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la leçon de piano

A huit ans, mes parents m’ont inscrite à un cours de piano. La professeur s’appelait Mme Grimaud, mes parents l’avaient choisie parce qu’elle habitait à deux rues de chez nous, par conséquent maman n’avait pas à me conduire à mon cours. J’aimais bien aller chez Mme Grimaud, elle habitait une belle maison à façade blanche, on y entrait par une allée bordée de rosiers qui sentaient bon à la belle saison. Dès qu’on était sur le perron, on entendait les sons de piano. Mme Grimaud venait elle-même ouvrir à l’élève et on attendait la fin du cours précédent, assis sur une chaise placée dans le vestibule dont les murs étaient ornés de pâles aquarelles. Du vestibule, on entrevoyait le salon qui donnait sur le jardin et où trônait un piano à queue sur lequel Mme Grimaud nous faisait exceptionnellement jouer, par exemple lorsqu’on parvenait à jouer parfaitement un morceau. Le reste du temps, les cours se déroulaient dans une petite pièce que remplissaient le piano d’études et des étagères bourrées de partitions. Le piano était de marque Bösendorfer, en bois blond avec des touches couleur ivoire. Le nom de la marque était inscrit en caractères gothiques dorés .Un jour Mme Grimaud m’avait confié qu’elle avait ce piano depuis le conservatoire, et qu’elle y tenait beaucoup. Les leçons se déroulaient toujours de la même manière : on commençait par le solfège, puis venaient des exercices au Déliateur ou des gammes, enfin on travaillait  un morceau du petit livre de clavecin de Magdalena Bach, ou une autre pièce pour débutants.  

Mme Grimaud était d’une patience un peu distante, elle nous faisait parfois rejouer un passage dix, quinze fois sans se fâcher, pour enfin lâcher un « bon ! soit  ! » avec un petit sourire. Parfois, lorsqu’elle n’attendait plus d’élève après moi, elle me jouait une étude de Scriabine ou une Humoresque de Schumann, des mélodies d’une beauté inouïe, qui sont restée gravées à jamais dans mon souvenir.

Mme Grimaud était belle à mes yeux. Grande femme élancée, dont les cheveux roux bouclant autour de son visage formaient une auréole plaisante. Elle se maquillait peu, et s’habillait toujours d’une jupe mi-longue avec un pull ou un chemisier en coton liberty.

 Son mari était parfois là. Je ne savais pas ce qu’il faisait exactement comme travail, mais il était souvent absent, et quand il était là, il allait et venait au salon, saluait les élèves de sa femme avec un sourire guindé, en ayant toujours en mains ou à la bouche une pipe éteinte.

 

C’était ma quatrième année de piano. Je commençais à me débrouiller assez bien, et tous les soirs après l’école, je m’astreignais à travailler  un solfeggietto que je devais jouer sur scène, à la fête du collège. Ce soir là, en me préparant, je m’aperçus que je n’avais pas la partition, que j’avais sans doute laissée chez ma professeur à notre dernière leçon. Je sortis en criant à ma mère où j’allais, et courus chez Mme Grimaud. Arrivée devant sa porte – je ne sus pas ce qui se passait dans ma tête à ce moment là, et à ce jour je ne sais toujours pas-, au lieu de sonner comme d’habitude, je regardai par la vitre de la porte d’entrée. Il faisait encore un peu jour, mais une petite lumière éclairait l’intérieur de la maison. Dans l’enfilade du vestibule, je vis un couple enlacé. La femme était de dos, ses cheveux roux retombant en arrière. L’homme qui l’embrassait amoureusement était mon père.

Je n’allai pas chercher ma partition bien évidemment, et ce soir-là, à table, je regardai successivement mon père puis ma mère, qui conversaient tranquillement pendant que mon frère faisait le pitre. Mon univers semblait en apparence immuable, pourtant quelque chose a changé, une fêlure était venue troubler mon innocence et me faisait entrevoir les complexités des rapports des adultes. Plus tard, dans la nuit, je me sentais remplie de tristesse mais je ne sus  si les larmes qui coulaient étaient des larmes de tristesse  ou si j’en voulais aux grandes personnes du mal qu’ils m’avaient fait sans le savoir. Ou si c’étaient les deux raisons à la fois.

dark july

On utilise des mots comme çà, par habitude, par convention, sans se poser de question, jusqu’au jour où les mêmes mots vont prendre leur plein sens: alors, j’ai su qu’avant ce jour-là, je n’ai jamais connu d’”angoisse”je n’ai jamais connu de “douleur”et que les ”peines”que je pensais avoir endurées n’étaient que de pâles inconforts vite oubliés. Il faisait chaud, c’était juillet, à la gare régnait l’effervescence des jours de rush. Je ne pouvais pas respirer, et pourtant  je prenais  “tranquillement” un sandwich en attendant le train, je passais des coups de fil pour annuler des rendez-vous, en priant pour que mon gendre ne m’appelle pas juste pendant ce temps-là. A la place d’un  “heureux  évènement”qu’on attendait sans se presser, comme un  “dû” parce que celà arrive tous les jours à tout plein de familles et que nous sommes une famille sans histoires, honnête et travailleuse, et qu’on pensait “mériter” ce bonheur, à la place donc, ce fut une douleur innommable. Un réflexe professionnel me disait de prendre de la distance pour mieux contrôler mais quelle distance prendre quand c’est dans vos tripes que la blessure s’ouvre brutalement, dans les tripes de vos tripes au sens malheureusement propre du terme? Mettre un mot sur la douleur, en parler, dit-on toujours dans notre milieu. Mais les mots disparaissent dans trop de douleur. Ils ne sont plus que des fantômes que j’essayais de convoquer pour donner un sens à ce qui nous arrivait. Mais quel sens donner à une chose ressentie comme absurde et injuste? Ou alors il fallait  retourner au temps des cavernes pour trembler sous la colère des dieux, et pour fouiller dans nos actes passés et condamnables de quoi justifier et accepter l’inacceptable comme une “punition”. Qui sème le vent récolte la tempête dit-on. Cette tempête, nous l’aurions semée ? en essayant tout notre possible de “faire du bien”autour de nous? En essayant de respecter toujours nos convictions éthiques? Non il n’y a pas de sens. La vie et la mort échappent à toute logique. Dans la salle de réa, je regardais ma fille, défaite, reliée à toute ces machines , muette de douleur et d’incompréhension, et je réalisais une seule chose: elle était vivante, sa tension était à 12/7, son pouls un peu rapide, elle respirait à 20 cycles , l’ECG filait de façon régulière, la satO2 un peu basse mais aucun voyant n’était au rouge. Je ne voulais pas regarder la plaque à l’entrée avec l’inscription “réanimation obstétricale”, ses huit mois de grossesse étaient un rêve, un rêve collectif qui s’est terminé brutalement. Plus tard dans la nuit le film des évènements repassait malgré moi, et il n’y avait pas de télécommande pour l’arrêter. Plus tard encore, répondant aux appels d’amis et de collègues, je reprendrai les mots de tout le monde pour dire ce qui s’était passé: décollement placentaire, hémorragie, troubles de la coag, pics d’HTA…mais que peuvent dire tous ces mots du vide qui s’abat sur nous et qui efface d’un seul coup tout plaisir et toute joie? Peut-on être “orphelin” d’une enfant à naître et déjà partie?Le bonheur est bien peu de chose. Mai- Lan. C’est le prénom que ses parents lui ont choisi amoureusement. Deux fleurs symbolisant le printemps et l’été.

Le sabot de Venus

 

Tous les amoureux de la flore connaissent ce nom, qui désigne une orchidée très rare, que personnellement je n’ai vue que dans des jardins alpins où les plantes sont bien cultivées et présentées avec une étiquette dans un parcours bien tracé pour les touristes. Mais jamais encore en pleine nature. Pourtant ce n’est pas faute de fureter partout au cours de mes randonnées de montagne. Et voilà qu’un jour, des amis également passionnées d’orchidées nous ont parlé d’un coin dans la Haute Marne, ou tous les ans ils vont pour admirer des sabots de Vénus. Un premier rendez-vous fut pris mais annulé pour des raisons de réunion familiale. Il a donc fallu attendre un an, car ces fleurs si rares, ne fleurissent que quelques jours au printemps, et passée la période de floraison, il faut attendre l’année d’après.

Dès la fin de l’hiver Gérard m’appella pour convenir d’une date dans la période présumée de floraison de l’orchidée. Connaissant ma distraction habituelle et mon absence maladive de rigueur dans la gestion de mon agenda, j’inscris tout de suite le jour  sur mon calendrier. Que ques semaines avant la date fatidique, notre ami me rappella pour être sûr qu’on sera de la partie. Il me donna alors des indications précises pour le rendez-vous. Nous  étions alors tous les deux très euphoriques à l’idée de cette excursion qui serait aussi l’occasion de nous revoir car entre temps un déménagement nous a éloignés les uns des autres. Notre ami et sa femme se proposaient de s’occuper du picnic qui devait couronner agréablement notre sortie,et je leur fus très reconnaissante de cette proposition, car ils étaient tous les deux très gourmets et amoureux des bons produits de terroir. Au moins avec eux on était sûr d’avoir autre chose que le bout de sauss et le quart de tomme arosés d’eau du camelbag, qui constituaient notre habituel picnic.

Le jour J, nous étions tous ponctuels , arrivés de façon presque synchrone sur la place de l’église. Et c’était parti. C’était une région un peu à l’écart , faite de vallons boisés et de villages resserrés autour d’un clocher, ce jour-là riante sous un temps mitigé mais agréable.  C’était une région comme on en trouve dans la France rurale, un paysage bucolique et paisible mais un peu morne je dois dire, qui portait  à peine la marque des changements de la vie moderne, la France des chansons de Trenet ou des romans de Marcel Aymé.

Nous voilà donc partis sur une route sinueuse, pendant que s’échangeaient des questions et réponses sur ce que devenaient les uns et les autres. J’étais excitée par l’idée de la rencontre avec des brassées de cette fleur mythique dont ma quête , qui remontait à très loin, virait à l’obsession depuis que mon ami m’en avait parlé.

Quelques tournants plus tard, mon ami gara sa voiture à l’entrée d’un chemin forestier, que nous prenions tranquillement.  Très vite, on quitta le chemin pour descendre à pic à travers les fourrées, glissant dans la glaise, dérapant sur les cailloux, nous retenant aux branches et aux racines, pour aboutir au fond d’un ravin, où coulait un ruisseau. Le coin n’avait aucun charme, la végétation était composée d’arbustes et de plantes ordinaires et enchevêtrées. Nos amis jubilaient . « On vous laisse trouver » disaient-ils. Un peu perplexe malgré tout, j’avançai prudemment.. Je reconnus immédiatement quelques pieds d’orchidées, grâce aux feuilles caractéristiques, mais pas de fleurs. L’excitation tombait peu à peu pour faire face à la déception à mesure qu’on avançait.   Enfin on entendait des voix devant nous : c’étaient deux dames qui apparemment étaient là pour les mêmes raisons que nous. Elles étaient en train de prendre en photos quelque chose par terre : de près je me trouvai devant une nappe de sabots de Venus….fanés. A droite,  à gauche, sous un tronc d’arbre mort, derrière une fougère….tous fanés, passés d’au moins  une semaine. Grosse déception ! les dames nous montraient LA seule fleur encore visible, cachée sous des brindilles, qu’on s’empressa de prendre en photo, bien qu’elle fût, il fallait l’avouer, un peu passée, elle aussi.. Un quart d’heure de ratissage systématique de l’endroit confirmait l’évidence de notre arrivée trop tardive sur la période de floraison.

Un peu dépités, nous reprenions l’escalade du talus de tout à l’heure pour rejoindre la voiture.

Plus tard nous  partageâmes le repas, digne de mes espérances ( rillettes de canard et terrines de Montenach, tomates cerises du jardin, fraises cueillies la veille,compote de rhubarbe de Chantal,vin fin, chocolats aux épices) , au bord d’une rivière, aux portes d’une ancienne abbaye cistercienne devenue propriété privée. Nous devisâmes  tranquillement, assis sous un tileul centenaire, tout en profitant de la sérénité du coin . Nos amis parlaient alors d’un autre coin dans le Tarn, où les sabots de Venus se trouvaient par centaines. Mais là, nous nous gardions bien de convenir d’une date d’excursion.

villa marguerite

 « Voici donc le séjour » dit l’agent immobilier en poussant les battants de la porte aux vitres biseautées, et en faisant un pas en arrière pour laisser passer le couple de visiteurs. Leurs pas faisaient craquer douloureusement le parquet d’une blondeur passée. « Parquet d’époque » débita mécaniquement l’agent, qui, tout à l’heure, avait tenu absolument à ce qu’on l’appelât par son prénom Marc, comme si une familiarité, si factice fût-elle, avait été un gage  de réussite pour la transaction. La pièce était vaste, la sensation d’immensité et de vide était accentuée par la présence d’un unique meuble, un vieux piano à queue. Pendant que « Marc » leur récitait son descriptif de la pièce, salon en rotonde  hexagonale, avec d’un côté  grande porte vitrée  à double battants donnant sur la salle à manger, de l’autre, ouverture sur la terrasse donnant sur le parc que nous allons visiter tout à l’heure, vous verrez il y a des arbres splendides,…orientation Sud-Sud Ouest, beaucoup de grandes fenêtres, ensoleillement assuré…la femme promenait son regard distrait sur le papier peint luxueux mais décati sur lequel se détachaient des  marques plus claires correspondant à l’emplacement des meubles et des tableaux aux murs. La maison semblait inhabitée depuis longtemps, elle avait perdu toute trace de vie récente, aucun petit objet oublié dans un recoin, aucun carton déchiré abandonné dans la précipitation d’un déménagement.

La femme ouvrit une fenêtre : l’huisserie (d’époque sans doute, comme le parquet) grinça et les battants s’ouvrirent dans une bouffée de poussière. Elle reçut le flot de lumière en pleine figure. Un pied de rosier grimpant dardait ses branches crochues devant la fenêtre. En se penchant, elle pouvait voir un parterre de fleurs : myosotis, centaurées, soucis, retournées à l’état sauvage. Les coups de la cloche de l’église lui rappelaient qu’on était au centre d’un bourg, juste derrière l’ancien château devenu l’hôtel de ville, quelque part en France.

Elle referma les volets et se retourna vers le salon, où son mari écoutait patiemment les explications sur le circuit électrique tout à fait aux normes puisque refait il y a cinq ans.Chauffage au fuel, cuve au sous-sol, les propriétaires ont gardé les radiateurs en fonte pour ne pas rompre le style de la maison, mais( il marqua une seconde de pause pour attirer l’attention) vous verrez, les chambres à  l’étage sont équipés de radiateurs modernes avec thermostat.. . Non, malheureusement pas de double vitrage aux fenêtres, c’est vrai, mais vous aurez un diagnostic énergie  qui vous permettra de vous faire une idée précise.

Incapable d’écouter davantage son verbiage, le femme erra dans la pièce en regardant l’imposante cheminée en marbre de style directoire, et tourna autour du piano. Marc interrompit son discours pour se tourner vers elle, prouvant qu’il avait un œil sur ses deux clients à la fois :Bien entendu le piano sera enlevé,il est là car aucun des héritiers n’en jouait, et aucun n’avait de la place chez lui pour le prendre. Et puis il est vieux, non ? En guise de réponse, la femme entrouvrit le couvercle et plaqua un accord qui sonna tout fêlé. Elle caressa machinalement les touches en ivoire jaunies par le temps puis par désoeuvrement souleva le grand couvercle pour admirer la mécanique, car c’était un Erard, une très grande marque un peu oubliée de nos jours. Tout d’un coup, son attention fut attirée par quelque chose de blanc coincé sous les cordes, un papier à lettres peut-être. Elle la tira doucement avec l’index jusqu’à pouvoir la saisir et la sortir de sa cachette. La feuille était pliée en deux. Elle l’ouvrit : c’était une lettre, écrite d’une écriture penchée, serrée, nerveuse, fébrile.

« Guite, ma Guite,

Merci infiniment  de me donner le bonheur immense de jouer de nouveau hier soir avec vous. Le temps de la sonate de Kreutzer, votre piano et mon violon étaient en harmonie parfaite : aucune fausse note, aucun retard de tempo. Le temps était suspendu, plus rien n’existait que vous, penchée gracieusement  sur le clavier, et moi, debout avec mon violon, plus rien que notre dialogue amoureux. A la fin, vous leviez votre visage vers moi avec un sourire radieux. Derrière vous le bouquet de lilas posé sur le buffet formait comme une couronne de reine derrière votre tête. Le délicieux tableau se cadrait dans le miroir, et par le jeu des reflets, se répétait à l’infini. Mais déjà je n’existais plus pour vous, vous vous tourniez vers vos invités pour recevoir leurs applaudissements, et votre époux s’avança pour vous prendre par la main et vous embrasser sur le front. Je vous regardais vous avancer vers vos admirateurs, le corps moulé dans votre robe en satin, sûre de votre beauté, sûre de votre charme. Et j’essayai désespérément de vous imaginer de nouveau dans mes bras, abandonnée et amoureuse. Guite ma  reine, pourquoi êtes vous si lointaine, pourquoi tant de froid ? Je ne puis plus vous voir seule,  vous arrangez-vous exprès pour éviter mon regard ? notre tendre passion ne fut-elle pour vous qu’une passade ? Je ne puis croire. J’ai encore sur mon oreiller l’odeur de vos cheveux, dans ma chambre le souvenir du froissement de votre toilette. Un mois déjà, un mois sans un mot, sans un regard.

Je vous en prie, je vous en supplie, ma Guite, un signe de vous, sans lequel je ne serais plus.

Vôtre, à jamais,

 P.E  »

Discrètement, la femme replia la missive et la remit à sa place, un peu honteuse d’être entrée dans l’intimité de personnes même déjà mortes, émue malgré elle par cette passion d’un autre temps. Comment cette lettre avait-t-elle pu se trouver là ? Guite n’aurait-elle pas été imprudente au point de la laisser au vu de tous et surtout de son mari ? comment cette relation s’était-elle terminée ? Autant de questions qui resteraient sans réponse à tout jamais. La femme se précipita dans le sillage de son mari et de l’agent immobilier qui, imperturbable, continuait de conduire le couple à travers les méandres de cette demeure trop grande qui n’avait gardé plus aucun écho de la vie fastueuse de ses premiers occupants. Avant de sortir, la femme jeta un dernier coup d’œil au salon, et ne fut pas surprise d’apercevoir sous les éclats d’un lustre de cristal Marguerite dans sa robe de satin effleurer les touches de son piano sous le regard énamouré de son amant éconduit.

 

bons anniversaires

Bon anniversaire cher blog. C’est en effet en Avril 2007 que nous avons commencé notre dialogue intermittent, toi réceptacle impassible de mes élans de coeur et de mes bavardages futiles, moi émerveillée à chaque fois de partir d’un rien et de trouver en chemin tant de choses à te dire; ce n’est pas comme parler à une personne dont on est malgré soi influencé par les mimiques et les répliques. Avec toi, je marche dans le noir, ou plutôt dans le blanc de l’écran, et je suis obligée de puiser en moi les ressources pour avancer encore et encore. Par ton biais, je renoue ,sans m’en rendre compte au départ, avec l’intimité de mon père. Cela te surprend? Eh oui, mon père était un écrivain et homme de lettres du Vietnam, célèbre en son temps, ruiné par sa passion du journalisme, et son obstination à vouloir tenter l’aventure d’un journal, d’une revue, d’un périodique. A la venue des communistes, il a été interdit, considéré comme “décadent” ou “anti-révolutionnaire” ou que sais-je encore. Puis avec les années, les passions se sont calmées, et le voilà de nouveau re-publié, des livres que je reçois par mon frère, familiers et étrangers à la fois, livres que j’ai toujours vus dans sa bibliothèque, et que je retrouve aujourd’hui avec une jacquette neuve, une introduction rappelant sa biographie, la liste de ses oeuvres, et à la dernière page, un appel à ses héritiers ( mon frère, moi..) pour qu’ils se manifestent afin de régler la question des droits d’auteur! Puis avec précaution, je commence la lecture des premières pages, une langue élégante, noble, peut-être un peu vieille pour maintenant, mai si belle, si belle! et je revois mon père noircissant des pages de son écriture bien particulière, en pleine nuit,c ar il travaillait surtout la nuit, dans le halo de sa lampe autour de laquelle tournoyaient les insectes, nombreux sous le climat de Saïgon.

Et voilà que des années après , sa fille s’est mise, dans les sillages de son fils, à écrire aussi! bien sûr des petits textes sans importance, des petits récits mais ce sont comme autant de petits cailloux du Petit Poucet, retrouvés par hasard, qui me mettent sur les pas de mon père. Un pas, un autre pas, mystère de l’écriture, magie de l’imaginaire, ironie des pannes d’inspiration, plaisir de dépasser les doutes. Un peu comme une enfant qui essaie les chaussures de sa mère, évidemment trop grandes, j’essaie la plume de mon père, et je m’imagine ce qu’il pouvait penser, quelle technique il avait, quelle pulsion animait toute sa vie.

Bon anniversaire donc, cher blog, et merci d’être ce fil tenu qui m’a permis de retrouver l’héritage  intellectuel de mon père.

1969: Une jeune fille de 18 ans arrivait à Grenoble pour faire sa médecine. Dans sa valise, elle avait un papier lui assurant une chambre dans une cité universiataire…dont la construction n’était pas terminée! On lui octroya provisoirement une chambre dans une pension de religieuses, rue du Vieux Temple, dans le quartier Notre Dame, quartier noir de suie où flottait une odeur entêtante de salpêtre et d’humidité. Elle était seule, elle avait le mal du pays et la nostalgie, déjà, du soleil , des couleurs et des odeurs de son pays, et elle avait froid avec ses vêtements inadaptés, car c’était en Septembre. Mais bientôt elle allait être enchantée par les arbres dorés et rouges, par la lumière d’automne filtrée par la brume du matin, par le chemin de halage longeant l’Isère , bordé d’arbres aux papillons odorantes. et bientôt elle découvrait les premières neiges, et bientôt elle allait aimer cette couronne de montagnes qui encerclait Grenoble comme une muraille de dentelles, et bientôt tout cet environnement allait lui devenir indispensable , et l’enchante encore quarante ans après.

1979  Mariage avec Do et naissance de Rémy. J’ai la mémoire courte pour ce qui est des mauvais jours. Il ne reste aujourd’hui que du bon.

Un été à Briançon

Le jour n’était pas levé, nous marchions dans le noir, guidés par la frontale de Jean mon beau-père. A chaque pas, je risquais de le tordre la cheville sur une pierre branlante  du chemin de montagne . Nous marchions vite, à la cadence de mon beau-père. J’étais encore endormi, et je posai un pied devant l’autre en tachant de suivre le halo de lumière projeté sur le sol par la lampe. J’avais seize ans, c’était l’année de  l’ incendie qui ravagea le massif des Maures pendant près d’une semaine sous un mistral qui soufflait en continu. Notre village était menacé, et les pompiers parlaient de nous évacuer. Puis le vent s’était calmé, et finallement le feu a été maîtrisé progressivement. Toutefois, nous vivions des semaines d’inquiétude et nous respirions un air chargé de fumée âcre, tandis que les canadairs sillonnaient sans relâche le ciel au-dessus de nous. Un jour ma mère décida que nous partions à Briançon profiter d’un air plus propre. A l’époque la famille y possédait une vieille bicoque ayant appartenu à mon grand-père. Nous nous y retrouvions deux ou trois fois par an, quelquefois avec mon oncle et sa famille. La maison était mal entretenue et manquait de confort, de plus elle était un peu à l’écart de la ville de Briançon, si bien qu’à partir de treize, quatorze ans , je rechignais à y aller, car je n’avais plus de copains et ne pouvais pas me rendre facilement au centre ville pour profiter du peu d’animation qu’il y avait. Pour ma petite soeur, les choses allaient autrement, car nos voisins proches avaient une fille de l’âge de ma soeur, et qui avait un petit shetland, et tout naturellement, pour ma soeur, les séjours à Briançon étaient du pain béni. Quant à moi, à part les premiers jours où j’aidais ma mère à faire un peu de nettoyage et désherber l’entrée, je tournais en rond, je faisais des petites virées en vélo, et la plupart du temps trainais mon désoeuvrement. Un soir au repas, Jean parlait de partir pour une randonnée en montagne. Il me demanda tout d’un coup:” ça te dis de venir avec moi? je vais voir les chamois.” J’acceptai.

Jean était un homme taciturne qui était venu vivre chez nous depuis trois ans. Nous n’avions ma soeur et moi pas notre mot à dire à ce sujet,  mais nous avions senti  que notre mère ne pouvait pas rester seule tout le temps, alors nous avions accepté son arrivée comme une chose inévitable. Jean n’avait jamais cherché à nous amadouer, mais nous lui étions reconnaissants de n’avoir rien changé à notre routine.De plus, le train de vie était devenu plus aisé avec l’apport de son salaire, et peu à peu nous étions devenus une famille ordinaire.  Pour nous, Jean était notre beau-père, bien que notre mère ne se fût pas remariée avec lui. Il s’occupait peu de nous, mais il était gentil, et même si tout n’était pas rose entre notre mère et lui, sa présence avait rendu notre mère plus gaie et du même coup plus disponible envers nous. C’était une époque paisible dans notre famille. Sa proposition de m’amener en montagne me surprit, car auparavant il n’avait jamais amené seul avec lui nulle part, mais je l’acceptai comme une occasion de me changer un peu les idées.

Après une longue marche dans la nuit, l’obscurité se fit moins dense, on commençait à distinguer les reliefs et les couleurs. Puis le ciel commençait à virer à l’orange derrière les crêtes. Nous entamions une montée très raide qui suivait le cours d’un torrent dont l’eau débordait sur le chemin, et nous débouchions sur un vallon bordé de pierriers. De chaque côté, les sommets rocheux se dressaient, austères et froids. Jean se retourna pour la première fois depuis le début de l’ascension. Il sourit: ” Tu marches bien pour quelqu’un qui n’est pas montagnard.” Il me laissa reprendre mon souffle et me montra du doigt notre objectif, un col qu’on voyait au fond du vallon, une nette  encoche dans le dessin de la ligne des crêtes. Il rangea sa lampe frontale, nous bûmes dans nos gourdes et mangeâmes un peu, puis nous voilà repartis. Après un certain temps de marche, Jean s’arrêta et me fit signe d’être prudent: il désigna du doigt un éboulis de pierres. D’abord je ne vis rien, puis mes yeux s’habituant à l’ombre, je distinguais une bête, puis deux, puis trois, puis je vis tout le troupeau. Je ressentis alors une jubilation inhabituelle. Les bêtes paissaient tranquillement, certaines étaient couchées, d’autres faisaient quelques pas. Nous étions trop loin pour représenter un danger ou une gêne pour elles. Jean se remit en marche. Je le suivis d’un pas plus décidé, maintenant que je voyais vraiment l’intérêt de notre sortie. Près d’une bonne heure après, nous atteignîmes notre col. Le troupeau de chamois était maintenant beaucoup plus près et on distinguait nettement leur formes et les détails de leur pelage. Des jeunes sujets, plus remuants, se coursaient et faisaient rouler des pierres dont on entendait l’écho de la chute.

Jean trouva un endroit plat et à l’abri du vent pour nous installer. Pendant ce temps le ciel s’était éclairci et le soleil avait commencé à inonder de lumière les crêtes rocheuses. Je regardai ma montre: il étais huit heures. Trois heures pour arriver à cet endroit. Mes notions de temps et d’espace étaient complètement chamboulées. A cette heure là, d’habitude je trainais encore au lit, attendant de sentir l’odeur du café préparé par ma mère pour sortir du lit.

Jean sortait le saucisson, le pain et le bout de tomme et nous mangions en silence, en regardant l’immensité de l’Oisans qui se déployait devant nos yeux. De temps en temps, Jean  désignait des sommets:” les Bans,  le Pelvoux, Aile Froide, les Ecrins…”

Je l’écoutais sans rien dire, bercé par ces noms qui étaient autant de clés magiques qui m’ouvraient les portes d’un monde dont je souçonnais à peine l’existence jusqu’à ce jour. Après une dernière rasade dans sa gourde, Jean sortit une paire de jumelles et se tourna dans la direction des chamois. Il fit quelques mises au point et me tendit les jumelles. Je découvris en aggrandi le spectacle des chamois, j’admirais leur souplesse et leur agileté , je souriais des galipettes des petits… Jean reprenait de temps en temps les jumelles pour scruter d’autres versants de la montagne. Puis soudain, il se tourna vers moi avec un sourire radieux: ” tu as de la chance aujourd’hui, regarde.” Je regardais dans la direction indiquée. La beauté de ce que je vis  me coupa le souffle: tout en haut d’un piton rocheux, je voyais en contre jour le profil d’un mouflon, avec l’enroulement de ses cornes, statue immobile, hiératique, se confondant avec le socle de pierre.

Sur le chemin de retour, nous descendions la pente à grandes enjambées, heureux de notre matinée, heureux tout simplement d’être là, en phase avec la nature, heureux de sentir le souffle du vent frais sur notre visage.

A la fin de cet été-là, je rentrais en internat au lycée du Freney, et ne revenais plus que toutes les deux semaines. Je n’avais plus jamais retrouvé un instant de complicité avec Jean, comme celui que j’avais connu ce matin-là. Par la suite, ma mère et lui ne s’étaient plus entendus, il était parti et nous ne l’avions plus revu.

City girl

Connard de psy, je sors de chez lui après lui avoir balancé mon chèque à la figure.  Trois ans d’analyse pour en arriver là! Tu ne peux t’en prendre qu’à toi-même si tu as été assez maso pour aller à ta séance deux fois par semaine au lieu de t’éclater avec le même argent. Ouais ouais, je sais qu’il va encore trouver une astuce pour t’analyser çà, pulsion ceci pulsion celà. Balivernes. Très fort pour te culpabiliser à mort, s’il vous arrive ceci, c’est parce que vous avez fait celà, ce genre de trucs. Ou pour rester derrière toi, sans dire un mot la plupart du temps. Si çà se trouve c’était pour reluquer sur tes jambes et faire des ronds sur son carnet de notes. Et moi, idiote, je lui rapportais consciencieusement toutes mes angoisses et toutes mes pensées…Erreur erreur. Et voilà que François me quitte! Tu crois que de t’être allongée sur le divan va te sauver ton couple? que dalle. Et quand je lui ai raconté çà, en pleurant parce que c’est encore tout frais, devinez comment il a réagi. Il n’a pas pipé mot, motus  et bouche cousue! pas un mot d’empathie, pas un soupir de compassion, rien. Silence de mort. C’est décidé, je n’y retournerai plus.

Allez, une séance de stepping, et on n’en parlera plus. Et un, et deux, et trois, et quatre, et un et deux et trois et quatre… C’est bon de transpirer un bon coup, et de souffler fort, on évacue toutes les toxines et tout le stress de la journée. Une petite pause pour reprendre son souffle et faire un brin de causette avec les autres femmes. C’est sympa mais c’est vrai qu’on ne se connaît pas bien, alors on dit des banalités. Je ne sais rien d’elles, je me demande si en ce moment l’une d’elles s’est fait larguer comme moi. Ou si elles lisent sur mon front que je suis malheureuse comme un pou.

J’hésite ensuite entre un: faire un sauna ou deux: me rhabiller vite fait pour attraper une  séance de cinéma . J’opte pour le deuxièmement.  Au cinéma Rabelais, il y a une rétrospective F.Ozon. C’est un film  que j’ai raté à sa sortie, parce que François déteste ( je dois sans doute dire détestait?) ce genre de films, lui était  plutôt Star war, Seigneur des anneaux,..Les rares films d’auteur qu’on a vu ensemble, c’était Lettres d’Iwo-Jima de Clint Eastwood, ou encore La guerre des mondes de Spielberg. Que du reste j’ai pas aimé . Pas étonnant qu’on finisse par se séparer. Mais tout de même, il aurait pu le faire autrement, en douceur, sans me brusquer. Tandis que là, à m’envoyer un SMS sur mon portable, c’était  raide. Et minable. Pour ensuite te dire qu’il ne savait pas comment s’y prendre, pour pas te fâcher,etc,etc..J’essaie de suivre le film, mais c’est difficile. Et puis c’est triste, c’est l’histoire d’un couple, lui est parti nager et n’est pas revenu. Elle fait comme si de rien…. C’est pas fait pour me consoler tout çà, j’aurais mieux fait d’aller au sauna.

Et puis il faut bien rentrer. J’ouvre mon ordi. Message de Camille: mercredi 12, il ya vente privée de Inès de la F.  RV à 8h devant la FNAC, je compte sur toi bisous. De Didier (c’est mon chef) : J’aurais besoin urgent du rapport concernant les évènements indésirables survenus dans le secteur D  au premier semestre de 2008. Vous deviez l’avoir  terminé pour la fin du mois dernier, qu’en est-il? A demain, à mon bureau, vers 10 h sans faute. Cordialement, D.

Cordialement, cordialement, mon oeil. Qu’est ce que j’ai fait de ce rapport? J’ai fini pourtant de faire l’analyse, mais qu’est ce que j’en ai fait?

En attendant il faut manger. Dans le frigo, il y a quelques yaourts O%, des fruits, trois canettes, …ah! un bout de sauss à l’ail, c’est mieux que rien. Je mets le tout sur un plateau télé, et m’installe sur le canapé, et commence à zapper bêtement en caressant Wisty le chien de François, qu’il a promis de reprendre dès que possible, et qui est toujours là en attendant. Il faudra que je lui fasse faire son petit tour tout à l’heure.

Melomanie

Vous est-il arrivé de vous réveiller avec une mélodie dans la tête? Elle vous vient très insidieusement dans cette période floue qui précède le réveil pendant laquelle votre esprit rêve encore  alors que votre corps se prépare à recevoir les stimuli de l’extérieur. Vous ne savez pas si vous l’entendez dans un rêve ou si c’est un souvenir. Ou si c’est un souvenir de rêve. Parfois  ce sont les premières mesures d’un morceau, parfois, et c’est le pire, c’est une phrase in extenso, que vous avez du mal à replacer dans son texte, et qui va vous poursuivre toute la journée.

Ce matin je me suis réveillée avec un concerto pour violon de Beethoven. Ne me demandez pas lequel, je ne sais pas. La phrase est “extraite” d’une interprétation par Yehudi Menuhin. En tout cas c’est ce que je pensais. Allez savoir pourquoi. Après le petit déj j’ai farfouillé dans notre discothèque, pour me rendre compte qu’on n’a aucun concerto pour violon de Beethoven. L’horreur! je vais avoir cet air dans la tête toute la sainte journée, sans pouvoir ni mettre un numéro d’opus, ni surtout avoir la suite de la mélodie. Rien de tel pour mal démarrer une matinée déjà difficile comme tous les matins de la semaine où je dois me lever une heure avant mon réveil “naturel”. Pour tenter de trouver la suite , et en même temps pour désamorcer la ritournelle, je fredonne la phrase obsédante. Quelqu’un me dit:” c’est agréable de travailler dans la bonne humeur! ” .Je ne daigne pas répondre.

Les chevaliers brigands

J’adore le VTT. Avec mon mari, nous sortons régulièrement, à la belle saison comme en hiver, à mon rythme bien sûr, pas à la manière des jeunes sportifs à la conquête des montées impossibles et des descentes vertigineuses, chrono au poignet. Il faut suffisamment de relief pour pimenter l’aventure, mais je suis surtout très sensible à la beauté du tracé, aux changements de rythme et d’ambiance. Mes plus beaux souvenirs sont le tour du Yeun en Bretagne ( que de cailloux, que de cailloux! ), le tour du Morvan( ah la Grange au renard au fond des bois, au  milieu de nulle part!),l a descente du Revard, les petits circuits autour de la Petite Pierre ( débouchant sur les dernières maisons troglodytes ou surprenant quelques daguets au détour d’un chemin), et d’autres encore.

Et puis un jour, je découvre un coin incroyable. C’est à la frontière avec l’Allemagne, entre Bitche et Wissembourg, dans les Vosges du Nord, là où,  sur une terre gréseuse rouge comme une saignée, s’élancent les silhouettes des pins de Hanau, où les genêts  parsèment de jaune  les talus au printemps et où les bruyères tapissent les sous-bois de mauve à la fin de l’été. Paysage d’une beauté poignante, austère, secrète, curieusement peu visité, et qui pourtant regorge de ruines de châteaux médiévaux,  que des passionnés peu à peu retapent et sauvent  de la disparition complète. Certains sont restaurés et trouvent une fonction touristique banalisée, comme le Lichtenberg ou le Niederbronn, mais d’autres, à peine consolidés, gardent leur fierté sauvage et tout leur mystère. Vous avez compris que ce sont eux que j’aime tout particulièrement.

 Surplombant la vallée de la  Sauer, petite rivière à peine plus grosse qu’un ruisseau, juchés toujours sur un piton rocheux, leur base se confondant avec la roche, ces châteaux, ou  leurs vestiges, sont situés d’un côté et de l’autre de la frontière actuelle, rappelant en passant que cette ligne de séparation virtuelle est mouvante et que l’Europe n’a pas toujours eu le visage qu’on lui connaît aujourd’hui. On dirait des cailloux qu’ un Petit Poucet géant sema un jour pour retrouver son chemin.  On est en plein dans  une atmosphère de légendes et de contes.

Notre première découverte remonte à près de vingt cinq ans, c’était le château de Waldeck, qui se mire dans un étang, et dont on pouvait encore escalader les soubassements sablonneux. Des années plus tard nous  sommes revenus  sur nos pas, cette fois-ci en pleine hiver, après une nuit de neige, blancheur immaculée qui crissait  sous les spatules de nos skis. Nous avons fait le tour du village, quelques vieilles  maisons emmitoufflées sous la neige,  tout droit sorties d’un tableau de Bruegel le Vieux, puis nous sommes montés vers le chateau pour rendre un hommage silencieux au paysage. C’était là qu’a germé l’idée d’un tour des châteaux des Vosges du Nord.

Nous les avons “faits” en VTT ou à pieds, l’un après l’autre, ou deux ou trois à la fois, les cochant mentalement sur une liste comme autant de trophées à la fois sportives et historiques, admirant l’astucieuse utilisation des reliefs naturels, essayant d’imaginer en trois dimensions une salle d’armes désormais réduite à un pan de mur où se devine l’empreinte d’une grande cheminée. Et surtout, une fois arrivés en haut d’une tour de garde ou ce qu’il en reste, nous mettant face à l’immensité de la forêt, écoutant le vent siffler dans les brèches, faisant un saut  dans le temps, vers le Moyen-âge où furent érigés tous ces demeures.

J’ai appris que les maîtres des lieux étaient appelés les chevaliers brigands, petits nobles sans fortune ou ruinés par une guerre ou par une croisade, et qui pour survivre détroussaient les voyageurs imprudents qui osaient s’aventurer dans ces contrées sauvages.

Alors que nous louvoyons entre les racines de pins et les affleurements  rocheux, en nous tenant en suspension sur nos vélos pour garder un équilibre instable dans la descente, parfois je crois entendre le martèlement des sabots d’un cheval et des ordres hurlés dans un dialecte guttural. Je m’arrête un instant pour tendre l’oreille:  il n’y a que le craquement d’une branche et mon souffle précipité.

Frédéric et moi

C’est une longue histoire d’amour. Passionnelle, mais jamais charnelle. Orageuse parfois, mais toujours distanciée. Quand je pense à lui, il ne me vient jamais à l’esprit de l’appeler par un diminutif familier, comme Fred, ou Freddy, ou Fredo, qui ne sied point à la nature de nos relations pourtant constantes depuis des années, avec certes des hauts et des bas,  des mauvaises ententes et des révoltes, des séparations et des ruptures, mais toujours je suis revenue à lui, heureuse à chaque fois de le retrouver.

Quand j’ai fait sa connaissance, j’étais une toute jeune fille intimidée. La rencontre fut une révélation pour moi. Ma vie sentimentale dès ce jour-là a été transformée à jamais. Il m’a appris à aimer, à me laisser emporter par le flot de mes émotions, pour mieux me reprendre et canaliser la force créatrice de cet amour. Avec lui, j’aurais vécu d’amour et d’eau fraîche. Mais c’est un amant difficile, exigeant, caractériel même, qui demande beaucoup  et donne peu en retour, et ce qu’il donne, je dois aller le chercher loin, d’ailleurs le plus souvent c’est de loin que j’entrevois le bonheur qu’il me promet. Ce n’est que dans de trop rares moments de grâce que j’ai pu entrer en communion avec lui. Le reste du temps, je travaille dur pour le mériter, mais jamais un mot d’encouragement, jamais un satisfecit pour mes efforts. Il me laisse toujours seule dans la nuit à chercher et à deviner ce qu’il veut que je trouve. Dans des moments de révolte contre sa tyranie, je l’imagine comme un dieu cruel, qui prend un plaisir sadique à mettre des obstacles de toute sorte sur le parcours d’initiation de ses sujets. Au début j’espérais que son caractère s’adoucissait avec le temps et que nos rapports allaient s’établir sur un mode plus amical, du moins plus détendu, mais il n’en fut rien: le maître est resté et reste un monolithe de dureté et d’intransigeance.

Pourtant, il peut donner l’image d’un homme tendre, romantique, peut-être même efféminé, un homme dont la vie sentimentale a été très embrouillée et compliquée, un homme à l’expressivité exaltée et excessive, une sorte d’albatros aux trop grandes ailes inadaptées à la vie moderne, démodé, vieux. C’est bien mal le juger.  Quiconque un jour se mesure à lui se heurte immédiatement à sa rigueur et à sa force de caractère, voire même à son côté un peu martial. Mais pour peu que l’on parvient à dépasser cet abord ( à force de travail acharné, jamais par hasard, au grand jamais, ou alors c’est le privilège de quelques happy few élus des dieux, et encore, ceux-là rament juste un peu moins que les autres ), donc, pour peu qu’on parvient à dépasser cet abord, on accède à un univers de pure beauté et de pure grâce, et on se laisse aller à des envolées aériennes, à l’égrennement perlé d’arpèges rompus subitement par un déferlement tumultueux d’émois.

Devant mon piano, j’ai renoué récemment avec une des nocturnes de Chopin que j’ai jouée dans ma jeunesse. Toute une vie de piètre pianiste mais fervente mélomane défilait dans ma tête. Re-bonjour Frédéric, me revoici, attends-toi à être de nouveau massacré par amour!

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