Joséphine terminait tranquillement de ranger la vaisselle, comme tous les soirs. Le feu crépitait dans la cheminée, et projetait sur le mur les ombres tremblantes de ses parents, assis à la table familiale, le père bourrant sa pipe, la mère reprenant son raccomodage. Jean, le frère, était sorti après le repas du soir faire un dernier tour aux étables pour vérifier que tout allait bien pour les bêtes. Il en profitait souvent pour passer un moment à discuter avec d’autres garçons du village, on les entendait rire et chahuter parfois, mais dans très peu de temps, il serait rentré. A Saint Julien, il n’y avait point de distraction, la vie était organisée autour des travaux des champs, et le soir, c’était un soulagement de se coucher sur la paillasse et sombrer dans un sommeil lourd jusqu’à l’aube. Le monde s’arrêtait à la limite des champs, et on n’en sortait que pour les jours du marché à la ville, pourtant si proche.
Dans cette région de l’Est bien éprouvée par la grande guerre, les gens étaient rudes et peu causants. La parole du père c’était pour donner un ordre ou faire une remontrance, et la mère, elle, ne parlait pas, elle chuchottait, comme pour bien marquer son statut d’inférieure. Pourtant, dans l’intimité des femmes, il y avait beaucoup de complicité, de tendresse et de rires étouffés. Dans cette famille, Paul l’aîné est parti tôt de la maison. Après la guerre, il avait suivi des camarades pour tenter sa chance en Amérique, et de lui, on n’ avait de loin en loin qu’une lettre avec un timbre étranger, que Jean lisait solennellement à toute la famille, et que la mère ensuite gardait entre ses mains en la triturant songeusement. Jean était un gaillard vigoureux et joyeux, il était bon à l’école et avait décroché son certificat d’études, et il se voyait bien instituteur, mais voilà, la ferme était là et le père, à cinquante deux ans, voulait s’assurer qu’après lui le bien ne passerait pas à d’autres mains. Alors, en fils obéissant, Jean se consacrait aux bêtes, mais se débrouillait pour ramener de temps en temps des lectures qu’il passait ensuite à sa soeur qu’il aimait tendrement, car étant de trois ans son aînée, elle s’était beaucoup occupée de lui comme une petite mère. La famille vivait cette vie de labeur, sans se plaindre, remerciant Dieu tous les jours pour la nourriture sur la table, pour la bonne santé des bêtes et pour la moisson qui s’annonçait bonne.
Mais depuis quelques temps, Joséphine avait perdu sa tranquillité. Il s’était trouvé qu’à la foire à Metz, elle avait rencontré un jeune homme bien de sa personne. Il avait tourné autour de ses bêtes, et avait profité que le père se fut absenté pour s’approcher. Il avait fait semblant de s’intéresser au veau, puis s’était mis à la taquiner pour ses bonnes joues, et à lui compter fleurette. Il était de Bellecroix, juste de l’autre côté de la colline, séparée de Saint Julien par des champs. Il était ouvrier agricole dans la grosse ferme carrée. Joséphine l’avait trouvé à son goût et avait répondu de bonne grâce à ses questions. Mais quand le père était de retour, il lui a jeté un regard si dur que l’autre avait décampé de suite. ” On ne cause pas aux étrangers” ce fut tout ce qu’il avait dit en guise de commentaire.
Deux jours après, alors qu’elle sortait du poulailler, le garçon la guettait pour lui dire bonjour. La rencontre fut courte, car il devait repartir de peur que son patron ne remarquat son absence, mais il eut le temps de lui glisser à l’oreille ” samedi, huit heures du soir, je t’attendrai, là haut, à la borne.” Tout le monde connaissait la borne qui marquait sur le chemin la limite entre Saint Julien et Bellecroix;
C’était samedi soir. Joséphine rangeait la vaisselle, comme tous les soirs. Elle se forçait à faire les choses lentement pour ne pas montrer sa fébrilité. A vingt trois ans, elle n’avait pas encore trouvé homme à son goût, et sa mère se lamentait avec les autres femmes du village d’avoir une future vieille fille à nourrir. Mais là, une étrange douceur l’envahissait quand elle songeait au visage du jeune homme, et elle avait hâte de le retrouver. Dans son raisonnement simple et direct d’une fille de la campagne, il n’y avait pas de doute, c’était lui qu’elle prendrait pour époux pour la vie. Après la vaisselle, elle donna un coup de balai par terre, puis aida sa mère à raccomoder des habits élimés, tout en jetant un regard discret à la grosse pendule comtoise. Jean revint de l’extérieur, il écouta un peu au poste de TSF puis s’étira et s’en alla dans sa chambre. Puis ce fut le tour des parents. Joséphine attendit un moment, faisant semblant de terminer la reprise d’une chaussette, puis, s’éclipsa sans bruit. Elle se mit à courir car l’heure du rendez-vous était déjà passée. Enfin, en haut de la côte, elle vit la silhouette de son amoureux, mais non, ce n’était pas lui! pourtant le profil était familier. Le temps qu’elle se rendait compte, l’homme se tourna dans sa direction, et la même expression de surprise se dessina sur leurs deux visages: c’était son frère Jean. Elle n’avait pas le temps de reprendre son souffle et de trouver ses mots, que du côté de Bellecroix, des pas se firent entendre. Un homme et une jeune femme s’approchèrent, l’air contrit et honteux. Ce fut Jean qui rompit la gêne par un grand éclat de rire: ” eh bien, y a plus qu’à faire les présentations!” Et il présenta sa bonne amie, qui était de Bellecroix, et qu’il avait préféré voir en cachette car le père de la belle ne voulait pas d’un de Saint-Julien. Les quatre rirent de bon coeur devant la symétrie des deux situations.
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Année 2008: Joséphine s’arrête en haut de la côte pour reprendre son souffle. Malgré son âge et ses arthrites, elle revient souvent à ce lieu pour se remémorer son passé, maintenant que René est mort, Dieu ait son âme, et que Jean après une vie consacrée à ses élèves, vit depuis dix ans à Valence à côté de ses enfants. Eh oui, la ferme a finallement été reprise par Joséphine et René, et maintenant c’est leur fils qui l’exploite comme centre équestre. Joséphine est heureuse, elle a repris sa chambre de jeune fille et laissé l’étage à son fils, sa belle fille et leurs enfants. Saint-Julien et Bellecroix se touchent maintenant, les champs qui séparaient les deux communes sont remplacés par des habitations, et c’est à peine si les passants remarquent la borne en pierre sur le trottoir. Et pourtant, combien savent encore qu’elle fut le témoin de tant d’histoires d’amour? Joséphine s’appuie sur la borne pour regarder la plaine envahie par la vie moderne, et se revoit, en imagination, courant en galloches le long des chemins en terre battue. Puis sentant venir la fraîcheur du soir, elle s’en retourne à la ferme de ses petits pas de vieille femme.
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