A huit ans, mes parents m’ont inscrite à un cours de piano. La professeur s’appelait Mme Grimaud, mes parents l’avaient choisie parce qu’elle habitait à deux rues de chez nous, par conséquent maman n’avait pas à me conduire à mon cours. J’aimais bien aller chez Mme Grimaud, elle habitait une belle maison à façade blanche, on y entrait par une allée bordée de rosiers qui sentaient bon à la belle saison. Dès qu’on était sur le perron, on entendait les sons de piano. Mme Grimaud venait elle-même ouvrir à l’élève et on attendait la fin du cours précédent, assis sur une chaise placée dans le vestibule dont les murs étaient ornés de pâles aquarelles. Du vestibule, on entrevoyait le salon qui donnait sur le jardin et où trônait un piano à queue sur lequel Mme Grimaud nous faisait exceptionnellement jouer, par exemple lorsqu’on parvenait à jouer parfaitement un morceau. Le reste du temps, les cours se déroulaient dans une petite pièce que remplissaient le piano d’études et des étagères bourrées de partitions. Le piano était de marque Bösendorfer, en bois blond avec des touches couleur ivoire. Le nom de la marque était inscrit en caractères gothiques dorés .Un jour Mme Grimaud m’avait confié qu’elle avait ce piano depuis le conservatoire, et qu’elle y tenait beaucoup. Les leçons se déroulaient toujours de la même manière : on commençait par le solfège, puis venaient des exercices au Déliateur ou des gammes, enfin on travaillait un morceau du petit livre de clavecin de Magdalena Bach, ou une autre pièce pour débutants.
Mme Grimaud était d’une patience un peu distante, elle nous faisait parfois rejouer un passage dix, quinze fois sans se fâcher, pour enfin lâcher un « bon ! soit ! » avec un petit sourire. Parfois, lorsqu’elle n’attendait plus d’élève après moi, elle me jouait une étude de Scriabine ou une Humoresque de Schumann, des mélodies d’une beauté inouïe, qui sont restée gravées à jamais dans mon souvenir.
Mme Grimaud était belle à mes yeux. Grande femme élancée, dont les cheveux roux bouclant autour de son visage formaient une auréole plaisante. Elle se maquillait peu, et s’habillait toujours d’une jupe mi-longue avec un pull ou un chemisier en coton liberty.
Son mari était parfois là. Je ne savais pas ce qu’il faisait exactement comme travail, mais il était souvent absent, et quand il était là, il allait et venait au salon, saluait les élèves de sa femme avec un sourire guindé, en ayant toujours en mains ou à la bouche une pipe éteinte.
C’était ma quatrième année de piano. Je commençais à me débrouiller assez bien, et tous les soirs après l’école, je m’astreignais à travailler un solfeggietto que je devais jouer sur scène, à la fête du collège. Ce soir là, en me préparant, je m’aperçus que je n’avais pas la partition, que j’avais sans doute laissée chez ma professeur à notre dernière leçon. Je sortis en criant à ma mère où j’allais, et courus chez Mme Grimaud. Arrivée devant sa porte – je ne sus pas ce qui se passait dans ma tête à ce moment là, et à ce jour je ne sais toujours pas-, au lieu de sonner comme d’habitude, je regardai par la vitre de la porte d’entrée. Il faisait encore un peu jour, mais une petite lumière éclairait l’intérieur de la maison. Dans l’enfilade du vestibule, je vis un couple enlacé. La femme était de dos, ses cheveux roux retombant en arrière. L’homme qui l’embrassait amoureusement était mon père.
Je n’allai pas chercher ma partition bien évidemment, et ce soir-là, à table, je regardai successivement mon père puis ma mère, qui conversaient tranquillement pendant que mon frère faisait le pitre. Mon univers semblait en apparence immuable, pourtant quelque chose a changé, une fêlure était venue troubler mon innocence et me faisait entrevoir les complexités des rapports des adultes. Plus tard, dans la nuit, je me sentais remplie de tristesse mais je ne sus si les larmes qui coulaient étaient des larmes de tristesse ou si j’en voulais aux grandes personnes du mal qu’ils m’avaient fait sans le savoir. Ou si c’étaient les deux raisons à la fois.