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Le rendez vous

      Joséphine terminait tranquillement de ranger la vaisselle, comme tous les soirs. Le feu crépitait dans la cheminée, et projetait sur le mur les ombres tremblantes de ses parents, assis à la table familiale, le père bourrant sa pipe, la mère reprenant son raccomodage. Jean, le frère, était sorti après le repas du soir faire un dernier tour aux étables pour vérifier que tout allait bien pour les bêtes. Il en profitait souvent pour passer un moment à discuter avec d’autres garçons du village, on les entendait rire et chahuter parfois, mais dans très peu de temps, il serait rentré. A Saint Julien, il n’y avait point de distraction, la vie était organisée autour des travaux des champs, et le soir, c’était un soulagement de se coucher sur la paillasse et sombrer dans un sommeil lourd jusqu’à l’aube. Le monde s’arrêtait à la limite des champs, et on n’en sortait que pour les jours du marché à la ville, pourtant si proche.

Dans cette région de l’Est bien éprouvée par la grande guerre, les gens étaient rudes et peu causants. La parole du père c’était pour donner un ordre ou faire une remontrance, et la mère, elle, ne parlait pas, elle chuchottait, comme pour bien marquer son statut d’inférieure. Pourtant, dans l’intimité des femmes, il y avait beaucoup de complicité, de tendresse et de rires étouffés. Dans cette famille, Paul l’aîné est parti tôt de la maison. Après la guerre, il avait suivi des camarades pour tenter sa chance en Amérique, et de lui, on n’ avait de loin en loin qu’une lettre avec un timbre étranger, que Jean lisait solennellement à toute la famille, et que la mère ensuite gardait entre ses mains en la triturant songeusement.  Jean était un gaillard vigoureux et joyeux, il était bon à l’école et avait décroché son certificat d’études, et il se voyait bien instituteur, mais voilà, la ferme était là et le père, à cinquante deux ans, voulait s’assurer qu’après lui le bien ne passerait pas à d’autres mains. Alors, en fils  obéissant, Jean se consacrait aux bêtes, mais se débrouillait pour ramener de temps en temps des lectures qu’il passait ensuite à sa soeur qu’il aimait tendrement, car étant de trois ans son aînée, elle s’était beaucoup occupée de lui comme une petite mère. La famille vivait cette vie de labeur, sans se plaindre, remerciant Dieu tous les jours pour la nourriture sur la table, pour la bonne santé des bêtes et pour la moisson qui s’annonçait bonne.

Mais depuis quelques temps, Joséphine avait perdu sa tranquillité. Il s’était trouvé qu’à la foire à Metz, elle avait rencontré un jeune homme bien de sa personne. Il avait tourné autour de ses bêtes, et avait profité que le père se fut absenté pour s’approcher. Il avait fait semblant de s’intéresser au veau, puis s’était mis à la taquiner pour ses bonnes joues, et  à lui compter fleurette. Il était de Bellecroix, juste de l’autre côté de la colline, séparée de Saint Julien par des champs. Il était ouvrier agricole dans la grosse ferme carrée. Joséphine l’avait trouvé à son goût et avait répondu de bonne grâce à ses questions. Mais quand le père était de retour, il lui a jeté un regard si dur que l’autre avait décampé de suite. ” On ne cause pas aux étrangers” ce fut tout ce qu’il avait dit en guise de commentaire.

Deux jours après, alors qu’elle sortait du poulailler, le garçon la guettait pour lui dire bonjour. La rencontre fut courte, car il devait repartir de peur que son patron ne remarquat son absence, mais il eut le temps de lui glisser à l’oreille ” samedi, huit heures du soir, je t’attendrai, là haut, à la borne.” Tout le monde connaissait la borne qui marquait sur le chemin la limite entre Saint Julien et Bellecroix;

C’était samedi soir. Joséphine rangeait la vaisselle, comme tous les soirs. Elle se forçait à faire les choses lentement pour ne pas montrer sa fébrilité. A vingt trois ans, elle n’avait pas encore trouvé homme à son goût, et sa mère se lamentait avec les autres femmes du village d’avoir une future vieille fille à nourrir. Mais là, une étrange douceur l’envahissait quand elle songeait au visage du jeune homme, et elle avait hâte de le retrouver. Dans son raisonnement simple et direct d’une fille de la campagne, il n’y avait pas de doute, c’était lui qu’elle prendrait pour époux pour la vie. Après la vaisselle, elle donna un coup de balai par terre, puis aida sa mère à raccomoder des habits élimés, tout en jetant un regard discret à la grosse pendule comtoise. Jean revint de l’extérieur, il écouta un peu au poste de TSF puis s’étira et s’en alla dans sa chambre. Puis ce fut le tour des parents. Joséphine attendit un moment, faisant semblant de terminer la reprise d’une chaussette, puis, s’éclipsa sans bruit. Elle se mit à courir car l’heure du rendez-vous était déjà passée. Enfin, en haut de la côte, elle vit la silhouette de son amoureux, mais non, ce n’était pas lui!  pourtant le profil était familier. Le temps qu’elle se rendait compte, l’homme se tourna dans sa direction, et la même expression de surprise se dessina sur leurs deux visages: c’était son frère Jean. Elle n’avait pas le temps de reprendre son souffle et de trouver ses mots, que du côté de Bellecroix, des pas se firent entendre. Un homme et une jeune femme s’approchèrent, l’air contrit et honteux. Ce fut Jean qui rompit la gêne par un grand éclat de rire: ” eh bien, y a plus qu’à faire les présentations!” Et il présenta sa bonne amie, qui était de Bellecroix, et qu’il avait préféré voir en cachette car le père de la belle ne voulait pas d’un de Saint-Julien. Les quatre rirent de bon coeur devant la symétrie des deux situations.

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 Année 2008: Joséphine s’arrête en haut de la côte pour reprendre son souffle. Malgré son âge et ses arthrites, elle revient souvent à ce lieu pour se remémorer son passé, maintenant que René est mort, Dieu ait son âme, et que Jean après une vie consacrée à ses élèves, vit depuis dix ans à Valence à côté de ses enfants. Eh oui, la ferme a finallement été reprise par Joséphine et René, et maintenant c’est leur fils qui l’exploite comme centre équestre. Joséphine est heureuse, elle a repris sa chambre de jeune fille et laissé l’étage à son fils, sa belle fille et leurs enfants. Saint-Julien et Bellecroix se touchent maintenant, les champs qui séparaient les deux communes sont remplacés par des habitations, et c’est à peine si les passants remarquent la borne en pierre sur le trottoir. Et pourtant, combien savent encore qu’elle fut le témoin de tant d’histoires d’amour?  Joséphine s’appuie sur la borne pour regarder la plaine envahie par la vie moderne, et se revoit, en imagination, courant en galloches le long des chemins en terre battue. Puis sentant venir la fraîcheur du soir, elle s’en retourne à la ferme de ses petits pas de vieille femme.

La toile est carrée de préférence. La lumière est bonne et la perspective de disposer de quelques heures libres me rassure. Quelques rituels avant de commencer vraiment:je mets une vieille blouse d’infirmière réservée à cet effet, les tubes de couleurs choisis sont sortis de la caisse à outils et disposés en ordre sur la toile cirée qui sert de protection à la table. La peinture est si possible de la marque Musini, un peu chère, mais c’est la Rolls-Royce des peintures, à défaut, Sennelier ou Rembrandt. Je vérifie que le flacon de médium s’ouvre ( le bouchon se bloque souvent). Voilà…Je caresse la toile vierge. J’aime le toucher rugueux et les irrégularités de la surface du tissu. Au crayon, je fait une esquisse si on veut, une sorte de prétableau, parfois juste un départage de la surface en plusieurs zones.

Puis vient le choix des pinceaux. Je préfère les brosses plates à bouts carrés en poils de mangouste, rèches et souples à la fois, qui donnent un trait énergique. Je les plonge dans la térébenthine puis les essuie sur le torchon. Comme les tubes, les brosses choisies s’alignent sur la toile cirée.

Commence l’exécution. Je presse les tubes de peinture sur la palette, ajoute le médium, étale la peinture pour tester la texture, fais un mélange, et frissonne mentalement en posant la première touche sur la toile. Il est toujours très excitant de voir prendre forme sur la toile une idée qui trottait dans la tête et qu’on a triturée dans tous les sens pour tenter de voir comment résoudre  le passage à la réalisation. J’étale franchement de larges touches de peinture et m’absorbe totalement dans le moment présent.Une touche après l’autre , les couleurs se côtoient, se chevauchent, se superposent, s’harmonisent, se jurent. J’aime le rapport charnel avec le matériau, la pâte que je malaxe et que j’écrase avec la brosse, que je racle avec la pointe du couteau. Au fil de l’exercice, je perds l’idée initiale en cours de route, je poursuis une idée qui surgit brusquement derrière un effet non voulu, puis je reviens en arrière pour remettre un peu de cohérence dans tout çà, un peu de lumière sur le coin supérieur gauche pour rééquilibrer, du rouge ici comme un rappel passionnel de celui que j’ai mis-là. Je recule et ferme un oeil pour juger du résultat, corrige, rectifie, continue, zut j’e n’ai presque plus de blanc, faudra y penser au prochain passage chez couleurs du temps. Je n’arrive pas à avoir un vert lumineux, il est trop terreux. Un coup de torchon pour l’enlever et je réessaie avec ce vert-là plutôt. Petit à petit, le sujet prend forme, pas toujours celle que j’avais en tête, mais quelque chose d’autre qui affiche la jubilation d’exister.

Je dois laisser tout en plan, car c’est l’heure du repas. Je garde ma blouse tâchée de peinture, et m’en vais préparer le repas. Pendant que je remue les légumes dans la poële, je trouve d’un coup la solution à un problème. Je cours vite vers ma toile, spatule toujours en mains, vérifie que la solution est viable, et, rassurée, retourne à mon fourneau où les légumes sont en train de brunir.

Cinq heures du mat. Temps pluvieux.Je m’extrais péniblement du lit douillet, avale mon café dans un semi coma. La voiture déjà chargée à bloc la veille, je quitte Metz encore endormie et m’engage sur l’autoroute A31. Des giclées de pluie fouettent la voiture latéralement, et m’obligent à une grande vigilance. A cette heure très matinale, j’ai pour compagnons beaucoup de poids lourds qui profitent du peu de circulation pour rouler vite, dépassant parfois leurs congénères dans un effort titanesque. Leur file sur la chaussée de droite forme une chenille géante illuminée par leurs feux de positions et leurs phares.

Rien de plus déprimant que de partir un lundi matin pluvieux, laissant mon mari seul dans la maison qui reste encore la nôtre pour quelques semaines, et dont les pièces s’encombrent progressivement de cartons et de caisses.Je regrette déjà un peu ma décision de ne pas partir la veille au soir pour profiter encore d’une nuit au chaud dans mon univers habituel, car ce matin dans ce froid et ce vent glacé, luttant à grand peine contre le sommeil, je me sens terriblement déprimée et solitaire.Pourtant ce départ est le commencement d’une nouvelle vie que nous avons Do et moi projetée depuis un moment déjà, mais voilà, les choses ne peuvent pas être synchronisées parfaitement et je pars donc un peu avant lui. A l’hôpital du Vinatier, où je vais prendre mon poste dans quelques heures, on m’attend avec impatience. Je calcule mentalement l’heure appproximative de mon arrivée, en principe juste à temps pour la réunion du matin. Avec cette pluie et ce vent, je crains fort de ne pas arriver à l’heure, mais, prudente, je roule à 110, comme c’est rappelé sur les panneaux de l’autoroute.

A mesure que le jour se lève, les voitures deviennent plus nombreuses. Je dépasse Nancy, puis Toul, villes que je connais bien, et qui vont être bientôt qu’un vague souvenir dans ma tête. Je pense à des endroits que j’avais projeté de visiter ou de revoir, la villa Majorelle, le musée de l’Ecole de Nancy, ou encore la cathédrale de Toul, si majestueuse et si pathétiquement délabrée..; péage de Gye. Langres Nord. Je m’arrête à une station service pour prendre un café. Trop de sommeil manquant.. Reprends la route péniblement. Reprends un autre café une heure plus loin, avec comme seul résultat un début de tremblement et le coeur qui cogne plus fort. J’arrête les frais.Fais un brin de toilette, me dégourdis les jambes. Je ne suis pas encore à Dijon, et il pleut toujours par raffales. Envie violente de tout plaquer. De nouveau dans la circulation, avec les essuie-glaces qui s’agitent comme des dératés et la radio qui capte pas.

Langres Sud, pluie violente. Dijon, pluie violente. Macon, les éléments se calment, mais mes paupières sont lourdes et mes esprits s’embrouillent. Nouvel arrêt pour un nième café. La tremblotte se fait sentir. Un coup d’oeil anxieux à la montre: je ne serai jamais à Bron à l’heure. Mais vieux motard que jamais, enfin, mieux vaut tard que jamais.

Péage de Villefranche:il ne pleut plus, c’est déjà çà. Mais il y a du vent. Lyon bientôt. Je trouve le moyen  de me tromper de sortie. C’est parti pour une rallonge de quelques dizaines de km.La circulation est très dense. Enfin je vois la pancarte “Hôpitaux Est”, je prends la bretelle; pour me retrouver dans un lacis de sens interdits. Bien. Le Vinatier enfin. Ouf.

Accueil souriant de la secrétaire. Parano, je trouve qu’elle est un peu moqueuse. Elle m’ouvre mon bureau: il y a une belle lampe marquée ” génie au travail” et un pot d’orchidée. Ah, çà c’est M.Terra, dit-elle. M. Terra c’est mon chef.

Bienvenue à Lyon.

Fenêtre sur cour

Ma fenêtre donne sur la cour de l’immeuble, un puits de lumière entre quatre murs de briques. En ouvrant les battants, on bute sur un minuscule balcon en fer forgé où les amoureux des plantes peuvent accrocher quelques pots de géranium ; Je suis au 3è étage, à mi-hauteur de l’immeuble, assez haut pour avoir un peu de soleil, et assez près du sol pour entendre les bruits venant de la cour.

La cour est carrée, et comporte deux parterres de buis dont la fonction  ornementale est oubliée depuis longtemps et qui sert d’abri à quelques moineaux rachitiques. Le reste de la cour est cimentée, pour faciliter l’entretien. Elle donne accès aux entrées des n° 123 B, C et D, le 123 A ayant son entrée de l’autre côté, par un caprice inexpliqué du constructeur.

 

Quand je n’écris pas, j’aime venir là prendre l’air ; un petit bonjour de la tête à l’un ou l’autre des voisins sorti au même moment sur son balcon, puis je regarde le va et vient dans la cour ; Le mercredi c’est le jour le plus animé : les garçons jouent au ballon au grand dam des occupants du rez de chaussée, les filles s’affairent autour de leurs poussettes de poupée. Les autres jours, les gens rentrent et sortent précipitamment,avec cabas, cartables, chapeaux, parapluies, écharpes, baguettes de pain, sacs de provisions, selon les jours et la météo. Parfois ils s’arrêtent sur le perron pour échanger quelques mots dont les bribes me parviennent grâce à l’écho. Au fil du temps les premiers occupants vieillissent : du haut de ma fenêtre, je vois les crânes se dégarnir, les silhouettes s’épaissir, les dos se voûter. J’ai vu partir des gens, en arriver d’autres plus jeunes, apportant un peu d’ambiance.

J’ai toujours vécu ici, dans cet appartement ayant appartenu à mes parents. J’y ai passé mon enfance ; j’y ai préparé mes examens quand j’étais en fac de lettres. J’ai enseigné pendant quelques années, jusqu’à la publication de mon premier roman dont le relatif succès m’a donné le courage et les deniers nécessaires pour me consacrer entièrement à l’écriture. D’autres romans ont suivis, sans jamais atteindre le niveau du premier. Néanmoins, je me suis fait une place dans le milieu littéraire. Au décès de mes parents, j’ai continué tout naturellement à vivre dans cet appartement, en ayant juste déménagé mon bureau dans le salon, pour plus d’espace.

Avec le temps, l’appartement est devenu une deuxième peau, protectrice et rassurante, que je ne quitte qu’avec appréhension et pour des sorties strictement nécessaires.

Je suis habitué à ma solitude, les quelques relations sentimentales de ma jeunesse n’ayant jamais été suffisamment durables et fortes pour me mener au mariage. Je vis donc parmi mes livres et mon PC, dans un univers feutré : lourds meubles en chêne, tapis orientaux au sol, tant et tant foulés qu’on distingue mal les motifs, vagues relents de pipe qui datent du temps de mon père et qui persistent malgré les années. Une fois par semaine, j’ai la visite de ma femme de ménage, une vieille dame qui a connu mes parents, qui devrait se résigner à prendre sa retraite, mais qui continue à venir passer l’aspirateur, faire ma lessive, épousseter les meubles… et surtout veiller sur moi, dans un esprit de loyauté envers ma mère qu’elle adorait, et, je pense, par une forme d’affection pour moi.

Ce soir, je suis en train de travailler lorsqu’une lumière particulière me fait abandonner mon écran pour venir à la fenêtre. Il est huit heures du soir, la nuit est tombée mais il reste une traînée de luminosité dans l’air, comme si le jour répugnait à partir. Il m’a fallu un moment pour réaliser se qui se passe : la neige est en train de tomber : quelques flocons légers voltigent devant mes yeux, si légers que tout de suite on ne sait pas s’ils tombent ou s’ils remontent vers le ciel. Spectacle inattendu, car depuis plusieurs années, on n’a pas eu de neige dans la région. Les souvenirs d’amoncellement de neige dans la cour de l’immeuble remontent à ma lointaine jeunesse. Et ces derniers hivers, tout au plus a-t-on eu un peu de mélasse mouillée qui fond rapidement en une boue brunâtre au sol. Là, c’est une neige bien sèche, qui devient rapidement abondante. En peu de temps la cour se couvre de blanc, et les bruits de la rue deviennent étouffés. J’ouvre ma fenêtre pour sentir le froid s’engouffrer dans l’appartement. Je frissonne, mais un plaisir depuis longtemps oublié me submerge : je ferme les yeux et avance mon visage dans le vide pour recevoir le picotement des flocons sur mes joues. Je revois ma mère courant derrière moi dans les escaliers pour me donner le cache-nez que j’avais négligé de prendre, je me revois sous la neige faisant les cent pas au jardin public attendant la venue de ma petite amie de l’époque…J’ai des larmes aux yeux, je ne sais si c’est à cause du froid ou si je pleure soudain de tant de bonheur perdu. En bas dans la cour, quelques jeunes sont sortis pour chahuter. Mentalement je fais le vœu de ne rentrer que si l’un d’eux lève les yeux vers moi. Je reste un long moment à frissonner dans mon vieux pull à les regarder se lancer des boules de neige et à écouter leurs éclats de rire, avant qu’enfin une jeune fille ( il me semble que c’est ma voisine du 2è) lève brusquement la tête, s’arrête une seconde de rire et me fait un bref salut de la tête. Je lui fais un signe de la main et rentre à reculons dans mon appartement.

 

La neige n’a pas cessé de tomber. A la radio, j’entends parler de fermetures d’autoroutes, d’enlisements de voitures, de lignes électriques coupées… comme autant d’histoires venant d’une autre planète. Je suis au fond de mon lit, fiévreux et sans force. Voilà trois jours que je suis réveillé après cette soirée au balcon, avec une forte fièvre et des frissons. Je n’ai trouvé rien d’autre pour me soigner que quelques cachets d’aspirine au fond de l’étagère de la salle de bains, Me sentant trop faible pour sortir, j’ai épuisé les provisions de mon frigo et mes boîtes de sardines, achetées au cas où. Je compte les jours qui restent avant la venue de Mme Alice, ma femme de ménage ; encore deux jours. D’ici là je ne risque tout de même pas de mourir d’inanition. J’ai vaguement pensé téléphoner à quelqu’un, mais mon esprit embrouillé par la fièvre ne réagit pas comme d’habitude. Je reste là à regarder le rectangle de lumière de ma fenêtre. La neige tombe maintenant plus lentement, et forme sur le balcon un épais liseré blanc. Soudain, un rayon de soleil apparaît comme par miracle et éclaire l’atmosphère d’une lumière de miel. Je me redresse un peu pour regarder. Juste à ce moment-là, un pigeon vient se poser sur le rebord de la fenêtre. De biais, j’aperçois son oeil cerclé d’or. Il esquisse quelques pas hésitants sur le liseré de neige et se met à roucouler. Puis, d’un battant d’aile, repart vers le ciel.

 

Le making-of
La tentation est forte de partir en douce. Pas de pathos, pas de regrets, aucun sentiment si distingué soit-il. Inconnue avant, méconnue pendant, inconnue après. Bon vent. Mais ce n’est pas très correct envers les gens que j’ai côtoyés tous les jours et que je dois remercier. Ensuite la tentation est forte de faire un adieu en toute intimité, juste avec la petite équipe du service, mais alors, quid de tous les collègues, les copains, les personnes que j’ai croisées, qui m’ont accompagnée sur un bout de chemin et qui m’ont fait confiance? Non, il faut savoir dire merci, il faut savoir faire des compliments, dire le bien que les autres vous ont fait, exprimer ses émotions. Le renforcement positif…toutes choses que je répète à longueur des sessions d’Affirmation de Soi, va falloir que je les mettes en pratique. Au diable donc la modestie, vive la mégalo. Je suis quelqu’un qui compte, ils vont me regretter à fond. Je vais donc faire mon pot de départ et écrire un discours d’au-revoir, c’est la tradition qui veut çà, un roman se termine toujours par un point, l’avez-vous remarqué, et un départ sans pot et sans discours, c’est comme un roman sans point final, çà fait tache. Juste une concession à ma timidité âprement combattue ma vie durant, mais toujours là: j’écrirai le discours, mais je ne le lirai pas.

Reste à choisir le style:

-Solennel? “Mesdames, messieurs, chers collègues, chers amis, fermez les guillemets, virgule à la ligne,” Arrrghrghrr Au secours! Non.

-Tragique? “Mon coeur se fend à l’idée de vous quitter” Vite vite des kleenex. Non.

-Classiques favorits? “Partir c’est mourir un peu” Usé jusqu’à la corde. Non.

-Egocentrique? mon bilan perso, çà n’intéresse que moâ et moâ et moâ. Non.

-Télégraphique? départ imminent stop adieu stop merci stop signé PhC. Un peu sec, et puis, le télégraphe n’existe même plus. Exit.

-SMS?  j pars, c la vie , fo pas sen fr. Bof, pas maîtrisé. Non.

-Vietnamien? Euh…

-Naturel? Ecrire comme çà vient? Va pour naturel. Coché.

Le speech du pot

L’autre jour, je me tenais dans le couloir en T du D2. Les deux portes étaient ouvertes. Clear, comme on dit. La voie était libre. D’un côté, une dame parlait au téléphone en faisant les cent pas. A l’autre bout, deux patients discutaient en rigolant. Une visiteuse arrivait au Sud, hésitait, ignorait la sonnette, franchit la porte pour frapper au bureau des inf. Cette personne savait-elle que le pas qu’elle venait de faire n’a été possible que grâce à des heures et des heures de réflexion , de discussion et de préparation, et que cette porte qu’elle venait de franchir était restée fermée à double tour pendant plus de trente ans? Je fus remplie de joie et de reconnaissance pour Hélène et son équipe, qui ont réalisé ce rêve, et pour Corinne, mon chef de service, mon amie, ma soeur, ma complice, dont l’exigence entêtée mais souriante a levé les verrous l’un après l’autre. Au Nord, la porte est ouverte depuis plus longtemps, tranquillement, sans faire de bruit. C’est que l’équipe de Sandra, (et avant elle,  Claude), connaît la vertu et  la patience des petites mains. Elle sait monter un projet cousu mains pour chaque patient, du sur mesure comme on n’en trouve plus que chez les grands couturiers. Et tout çà est ouvert sur la ville, relayé par le CMP-CATTP qu’Agnès anime avec son style bien à elle, freinant quand elle sent trop de frénésie irréfléchie, poussant au contraire quand elle voit s’installer la nonchalance. Toujours là quand il faut se coltiner une situation casse-cou, une HDT un peu chaude.

Ces quatre années passées au 3è secteur, si agréables soient elles, ne me font pas oublier pour autant les dix autres années, placées sous le signe de la psychiatrie sans frontière. Je ne sais pas pour vous, mais moi, j’adore voyager. Et travailler en “transversal” comme on m’a permis de faire à Jury, c’était comme voyager. C’était très sympa d’aller découvrir chez les collègues d’autres pratiques, d’autres sensibilités, de confronter nos différences voire nos différends, de mettre de l’eau dans son vin et se forcer à comprendre d’ autres logiques. C’est ainsi qu’avec Monsieur Diligent et Gérard, j’ai fait l’expérience de la psychogé, avec Pascal et Myriam, j’ai connu la richesse du travail en réseau dans le réseau Ville-Hôpital précarité, et avec les binômes et trinômes, le plaisir d’une réflexion méthodologique.

Bien sûr, tout n’a pas été rose, il y a eu des malentendus, des tensions, des conflits, des ruptures, il y a eu surtout des regrets profonds pour des prises en charge qui ont foiré mais celà fait partie de notre lot à nous tous médecins . La mémoire est sélective heureusement, et de mon passage à Jury, j’aimerais garder le souvenir de personnes qui ont partagé avec moi le souci des patients, toujours à mes côtés, prêtes à mettre le paquet pour tirer d’affaire un patient en pleine souffrance. Je ne peux pas les citer toutes mais ces personnes savent ce que je leur dois. Je les remercie toutes , très sincèrement.

Koan

Fileuse de jours

                Tisse joies et peines

les oiseaux migrateurs

Voici venu l’automne, avec les premiers matins froids où il fait bon ressortir les petites laines pour marcher dans la brume légère, bientôt déchirée par un soleil d’ambre. J’arrive en haut de la colline pour voir toute l’étendue de la plaine à mes pieds. Au loin, la mer se distingue à peine de la lagune qui scintille de mille pépites d’argent. Je suis au Marquenterre, sur la côte picarde, lieu de passage des oiseaux migrateurs.et poste d’observation privilégié pour tout amateur de nature. Avant de les voir, je les entends, et j’essaie de les reconnaître: à droite une bande de bernaches du Canada, plus loin, des oies sauvages sur un banc de sable , et dans l’étang, des canards, sarcelles ou fuligules peut-être, évoluant parmi les sempiternelles foulques.  Quelques rares cygnes, si majestueux sur l’eau, mais d’une démarche dandinante si gauche sur terre. Deux ou trois aigrettes isolées, des nuées de chevaliers, de gravelots. Sur la prairie, papillonnant avec des reflets noirs et blancs, mes préférés: les vanneaux huppés.

J’aime particulièrement ces petits oiseaux discrets et élégants dont le cri un peu triste ressemble à un déchirement de soie. Je ne les vois jamais en dehors des périodes où ils se rassemblent pour partir en migration. Je les croisais en Alsace, dans les Flandres lorsque nous étions dans la région lilloise, dans la Frise hollandaise dont ils sont paraît-il l’emblème. Je les retrouve de nouveau en Moselle, et aujourd’hui en Picardie. A chaque retrouvaille, un pincement d’émotion et un sentiment de familiarité. Leur rites immuables rassurent sur la pérennité de l’ordre des choses. J’ai la croyance, fausse certes, mais j’y tiens, qu’ils m’accompagnent dans ma vie, que ce sont les mêmes nuées qui d’Est en Ouest, du Nord au Sud, d’années en années me suivent dans mes périgrinations.

Car nous sommes un peu de la même race: dans un autre style, je suis un oiseau migrateur. Pas comme eux dont le trajet inscrit dans les gènes suit une ligne invisible incontournable. Mais comme eux, en certaines saisons je largue les amarres. Restée toute mon enfance jusqu’à l’adolescence dans le périmètre étroit compris entre les limites de ma famille et celles imposées par  la guerre, j’ai été brusquement propulsée à 18 ans à des milliers de kilomètres de là, en France. Première migration qui réveilla en moi le germe du nomadisme. Je n’ai pas eu à attendre le divan de mon analyste pour comprendre les motivations insconscientes du choix de mon partenaire, militaire et fils de militaire,pour qui les déplacements font partie de la vie. Quand une mutation professionnelle est annoncée, nous ressentons peu à peu monter une excitation , une fièvre s’empare de nous. D’un coup les reflexes endormis se réveillent: recherche de postes pour moi, maison, école, collège, lycée , sport, musique pour les enfants quand ils étaient encore avec nous. Puis nous partons. J’essuie toujours une larme discrète. De la voiture je regarde pour une dernière fois l’environnement qui fut le mien pendant quelques années, la boulangerie du quartier, le square où le vieux monsieur promène son chien toujours à une heure précise; plus loin le chemin de terre où j’ai l’habitude de faire mon footing du dimanche et où sans doute plus jamais je ne reviendrais. Mes pensées vont plus loin vers mes relations amicales que je laisse derrière moi, trop courtes pour durer toute la vie, mais assez fortes néanmoins pour me rendre triste de les quitter. Parfois j’envie les personnes, sans doute les plus nombreuses , qui naissent, vivent et un jour mourront à un même endroit. Qui continuent à voir leur amis d’enfance. Qui prennent le repas du dimanche chez leurs parents. Qui se marient avec leur camarade de lycée ou de fac, et qui me disent avec un ton de propriétaire dont je suis jalouse :” voyez-vous, quand j’étais petit, nous allions avec mes frères patiner sur ce canal qui était gelé de novembre à mars ou presque” ou encore ” j’ai connu cette rue encombrée de voitures” en parlant d’une rue piétonne aseptisée du centre ville. Toute chose que je suis condamnée à ne jamais connaître. Non, je ne verrai pas grandir l’arbre qui vient d’être planté le long de la promenade du bord de la rivière.

Mais très vite l’excitation du nouveau prend le dessus, et nous trouvons vite nos marques dans nos nouveaux quartiers. Ainsi va notre vie.

Les oiseaux migrateurs reviennent toujours au même endroit. Quelle émotion lorsqu’un matin encore froid, j’entends un froissement au dessus de moi et qu’en levant les yeux je vois un vol d’oies vers le nord, rangées en une flèche bien ordonnée. Eh, madame, eh, monsieur, le printemps est là!
Nous, notre trajet ne suit pas une logique biologique. Il part à l’est, descend au Sud, remonte brusquement vers le Nord, puis revient un peu à l’Est. Mais il s’apprête lui aussi à revenir, dans l’habituelle jubilation mêlée de tristesse, presque vers son point de départ .

Joke trouvé dans une papillotte de Noël:

Qu’est ce qu’un oiseau migrateur?

C’est un oiseau qui ne se gratte que d’un côté.

Autoportrait en musique

Voix de ma mère à travers son ventre, mélodie de la langue vietnamienne, chantante, saccadée, joyeusement ironique.

Les berceuses lancinantes. Nguyên Du. Pham Duy, Giot mua trên la. Pham công Son, Troi con lam mua. Khanh Ly.. Vong Cô, Cai Luong.

JSBach, tout le piano, dont les préludes et fugues, le concerto Italien par Brendel, les partitas, les variations Goldberg dont l’aria par Wilhem Kempf….

Schubert ah Schubert tout Schubert, compagnon de mes heures romantiques, compagnon de toujours. Trop d’amour pour que je puisse n’en dire qu’un peu.Mozart si gai dans les sonates, si grave dans les operas. Claudio Arrau, Maria Jao Pires. Beethoven toujours craint, piano redoutable, petites mains qui avaient tant de mal à faire le grand écart pour aller chercher la note si loin là haut. W.Backhaus, Claude Helfer, Hélène Grimaud, peut être un peu Arturo Di Benedetti, mais je le mettrai plutôt en majuscules chez Chopin.Les symphonies, toutes les symphonies mais surtout la 6, la 7 et la 8è.Quatuors, trios pour piano, clarinette, violoncelle. Quintettes.

Barbara . Brel. Jean Guidoni. Gainsbourg. Higelin,Bashung;;;Ils chantent encore ces gens là?

Johnny Cash, Bob Dylan, Bob Marley, JJ Cale

Ray Charles. Plein de chanteurs de R&B dont j’ai oublié les noms,

Miles Davis, encore un amour de toujours. Ella, Sarah Vaughn, Billie Holliday. Bird, John Coltrane, Chet Baker si beau, si doué, mort si tôt.

Django Reinhart et la guitare manouche.
Gustav Mahler. Brahms.Dvorak. Scarlatti. Rachmaninov .

Chopin. Ici Arturo Di Benedetti en majuscules, avec Vladimir Horowitz.Ah les mazurkas et les ballades. Mes premières hésitations devant les valses, toujours hésitantes quarante ans après. Les mélodies avec lesquelles j’ai grandi et dont je n’ai toujours pas fini de relever les défis.Les mauvais jours, c’est ” j’en ai marre”. Les bons jours, c’est “je fais ce que je peux, avec les doigts que j’ai et le temps que j’y consacre.”Le résultat est médiocre mais c’est le bonheur quand même.

Schumann, petites pièces pour piano, les scenes d’enfants….

Stravinsky, une place à part; Oiseau de feu longtemps disque de chevet ( çà se dit?) à l’adolescence. Oeuvre pour piano.

Tchaikovski, encore une place! Il faut faire un peu de rangement dans tout çà. Le 1er concerto pour piano et orchestre, étudié en classe de musique!!!!! les valses du lac des cygnes et de Casse noisettes.
Radiohead découvert grâce à mon fils, Ben Harper grâce à ma fille,Tom Waits, Brad Medlau, Yann Tiercen. John mc Laughin, Paco de Lucia et tout le Flamenco, la musique indienne ( sitar et ondulations aquatiques du tabla) la musique irlandaise qui sent bon les embruns et le whisky.
Les rires et les pleurs de mes enfants quand ils étaient petits ( Anne-Claire à 6-7 mois babillant avec Grand-mère sous la tonnelle fleurie de notre maison dans le Var.)
Inventaire non terminé et toujours ouvert.

Autoportrait

Viet.56 ans.1m55. Cheveux courts, au carré, teints en noir dans le but désespéré de retrouver la couleur des jeunes années où elle les portait longs, jusqu’au milieu du dos. Peau brune certes, mais terne en hiver, ne retrouvant sa vraie couleur que sous le soleil, pendant les quelques jours de ski, et l’été, bien sûr. Pour l’heure donc, teinte blafarde, si on veut. Sourcils noirs, comme décrit dans son passeport, bien fournis, ayant été une seule fois redessinés par une esthéticienne, opération jamais renouvelée, trop de perte de temps. Poches sous les yeux, plus accentuées à gauche, plus accentuées surtout quand elle a des soucis. Nez épaté, soutenant mal les lunettes, qu’elle doit souvent remonter d’un geste devenu un tic. Bouche sans intérêt, légèrement tombante au repos, lui donnant un air triste quand elle ne sourit pas. Joues aussi légèrement tombantes, normales pour l’âge. Pas trop de rides, par contre.

Mélange subtil de sa mère et de son père, maintenant qu’elle se regarde de près. C’est curieux de voir que nos parents survivent à travers nous, dans nos traits et nos expressions, commme s’ils s’invitaient en guest-stars dans notre vie, après leur disparition. C’est peut-être çà, tout simplement, la métempsychose. L’autre jour elle a retrouvé des vieux souvenirs de séances de méditation, en lisant un livre d’un moine tibétain. Se concentrer sur un bol d’eau placé devant ellle, essayer de ne penser à rien d’autre. Bien entendu elle a pensé à bien d’autres choses, son esprit vagabondant d’une pensée à l’autre, comme toute jeune enfant. Mais ces exercices ont marqué son esprit profondément, et continuent à guider son attitude face au monde. Du moins c’est ce qu’elle croit.

Revenons au miroir. Yeux bruns, myopes depuis l’adolescence, et presbytes ces dernières années. Pour l’heure, regard neutre, n’exprimant rien. Elle tente un sourire: le visage semble s’allumer. Des rides se forment au coin de l’oeil. En semaine, elle se maquille, sans méthode, en mettant des couleurs sur les paupières, un trait de noir le long des yeux, du blush sur les joues, et un rouge à lèvres. Le résultat ne lui satisfait jamais, mais elle se sent plus pimpante et plus courageuse pour affronter sa journée. 

Mais ce regard, ce regard…Elle n’arrive pas à l’accrocher. Derrière les yeux ouverts, un rideau se ferme, rien ne transparaît de ces états d’âme. Est-elle triste? est-elle gaie? Quelles sont ces pensées?

Cette femme, dans le miroir, qui me regarde la regarder, qui est-elle?

Moi, cette inconnue.

Un souvenir en ramène un autre….Nos professeurs du lycée Yersin étaient des gens formidables dans l’ensemble. Ils ne se contentaient pas de nous enseigner leur discipline, ils étaient très curieux de notre culture, et ils voulaient nous apporter la leur. Si bien que pour nous, jeunes vietnamiens qui pour la plupart n’avions jamais quitté le pays, voire  même la province, Paris, Montmartre, la Seine et son embouchure, la Loire et ses châteaux, les plaines de la Beauce et du Berry…nous étaient aussi familiers que notre terre natale. Et Molière, Racine, Victor Hugo, Zola… aussi proches que les auteurs de notre propre langue.Mais, dans ce lycée, la musique était une matière négligée et non enseignée. Les familles ayant un peu de moyens payaient des cours particuliers à leurs enfants, mais tous les autres se contentaient d’écouter la radio, de gratter la guitare, et de copier les premiers groupes rock dont les disques nous parvenaient au compte-gouttes, sous forme d’enregistrements pirates venant de Hong-Kong. La musique classique était une grande absente. Un jour, quelqu’un allait combler cette lacune.

On l’appelait Duduche, à cause de son allure de grande perche, de ses cheveux dressés, de son air constamment perplexe derrière ses lunettes rondes cerclées de métal. C’était notre prof de géo. Un jour, je ne sais plus à quelle occasion, il proposa aux élèves une soirée d’initiation à la musique classique. Quelques affiches furent épinglées sur les panneaux d’affichage: ” Soirée musicale au foyer de l’internat, écoute commentée du Concerto pour piano et orchestre en La mineur de Robert Schumann”.

Le soir venu, nous étions une poignée à y aller, les uns pour avoir vaguement joué les Kinderszenen au piano, tous les autres par curiosité et surtout pour profiter d’une occasion de sortie en soirée, car nos parents étaient à l’époque très strictes et les soirées se passaient en général en famille.

Au foyer de l’internat, Duduche, Monsieur l’intendant, un pion et quelques internes nous attendaient à côté d’une cheminée où brûlait une belle bûche. C’était la première fois qu’on voyait “en vrai” une cheminée allumée, car même à Dalat, sur les hauts plateaux, où il faisait plus frais que dans le delta du Mékong, la température n’était jamais assez basse pour nécessiter un chauffage. Mais nous étions très flattés de voir que notre prof se donnait la peine de créer une ambiance romantique pour la soirée.

Une fois tout le monde installé, notre prof nous fit une biographie de la vie et de l’oeuvre de Schumann, de sa maladie, de son amour pour Clara, de la place de sa musique dans le mouvement romantique allemand,.., puis nous donna des explications sur la structure d’un concerto, puis, solennellement, il mit le disque sur le pick-up. La salle retint son souffle.

Les premiers accords résonnèrent. Duduche arrêta le son. ” Remarquez l’entrée en matière d’emblée très tourmentée, comme un questionnement pressant, par ces quelques accords ascendants”. Il remit avec précaution le saphir sur le disque et laissa terminer la phrase musicale. Il arrêta de nouveau le son. “Accords ascendants auquels répondent les arpèges descendants comme un flot tumultueux”. On revint de nouveau au disque.

A ce stade déjà, les moins motivés commencèrent à se regarder les uns les autres avec éloquence. Les pianistes tentèrent de se concentrer, d’écouter la musique en essayant de suivre en même temps les envolées lyriques du prof. Monsieur l’intendant regarda sa montre puis s’éclipsa en saluant d’ un petit geste de la main et en faisant un clin d’oeil encourageant à Duduche.  En sortant, il entr’ouvit au passage une fenêtre, car entretemps, la température avait grimpé dans la salle. Les élèves s’agittèrent, commencèrent à dégraffer le haut des chemises, s’épongèrent le visage.

Duduche, imperturbable, continuait à faire notre éducation musicale en rayant sans complexe le pauvre disque par ses interruptions , et en massacrant l’oeuvre du même coup. Au bout d’un moment, l’un d’entre nous, n’en pouvant plus, alla discrètement ouvrir en grand la fenêtre. Nous essayâmes tous de bouger légèrement nos chaises pour nous retrouver en face du léger courant d’air et ce fut ainsi qu’enfin nous écoutâmes le concerto en entier. Notre prof, épuisé, enleva sa veste et s’affala sur une chaise en essuyant la sueur de son front.

A la fin de la soirée, nous nous ruâmes vers la sortie. De l’air! De l’air! La nuit résonnait de nos éclats de rire.

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