La tour
novembre 20, 2007 par phuong57
Sarah s’appuya contre la baie vitrée. Sa respiration formait sur la vitre froide une buée aux contours incertains. Les éclairages de la ville rendaient la nuit laiteuse. Les arbres du parc mêlaient leurs ombres en une masse foisonnante et vaguement inquiétante.Sarah leva les yeux: en haut, les lumières clignotaient à intervalles réguliers, imperturbables, inchangées de jour comme de nuit. Elle regardait, comme hypnotisée. Un long moment après, les bras de John entourèrent ses épaules nues, sans qu’elle ne l’eut entendu s’approcher. ” Viens te recoucher”. Il la guida à travers le grand living vers leur chambre.
Cela faisait trois mois qu’ils avaient aménagé. John avait été promu pour travailler au siège de sa boîte, et c’est lui qui avait trouvé cette location. Quand il avait téléphoné à Sarah pour décrire avec enthousiasme la villa, elle avait donné le feu vert sans hésitation. Elle avait appris à avoir confiance dans les choix de son mari, et à aimer cette vie nomade et luxueuse rythmée par les promotions de John. Cependant, cette fois-ci, elle avait été intriguée quand il avait ajouté à la fin du descriptif de la villa: ” il y a une chose, la villa est juste à côté d’un relais de transmissions télécom, une grande tour, mais tu verras, ce n’est pas très gênant, c’est caché par les arbres du parc et il faut vraiment lever la tête pour la voir. On ne vit pas constamment les yeux en l’air, non?” John était quelqu’un de très pragmatique et concret.
Sarah avait vu la tour pour la première fois le jour du déménagement. Pendant que les déménageurs rentraient les meubles et les cartons, elle avait les yeux constamment rivés sur elle: le parc arboré de la villa touche à un terrain sur lequel la tour était érigée, gigantesque cône en béton entouré d’armatures métalliques diverses, grillages, tiges rayonnantes, échelles, plaques multiples. Sur la partie haute, étaient disséminés des lumières de plusieurs couleurs qui clignottaient à intervalles réguliers. La construction lui parut immédiatement hostile. Elle se disait bien que c’était ridicule de donner un sentiment humain à cette chose, mais justement, elle avait la sensation d’être face à un monstre doué de vie . Elle mettait son malaise sur le compte du stress du déménagement et de la fatigue d’un voyage de trois cents kilomètres, mais le poids sur sa poitrine ne se dissipait pas les jours suivants, au contraire, il s’installait insidieusement et se propageait comme une tâche de moississure dans sa vie.
Parfois pendant qu’elle s’occupait à l’intérieur de la maison, elle avait la sensation d’être observée de derrière, au point de tourner la tête pour “vérifier”. Evidemment elle était seule, mais à travers la baie vitrée, elle voyait le pied de la tour…
Quand elle allait faire les courses, en sortant du centre commercial avec le caddie, la tour était encore là, au loin, sur la colline, comme une sentinelle en haut d’un mirador, épiant chacun de ses déplacements…
John ne semblait pas s’apercevoir du changement de l’état de sa femme. Après les tracas inévitables d’un changement de domicile, il était très vite absorbé par son nouveau travail, et reprenait son rythme habituel: départ le matin, coup de fil vers la mi-journée pour dire bonjour à sa femme, retour le soir. Ils recevaient la visite de nouveaux collègues et de quelques voisins immédiats dont les femmes informaient Sarah des bonnes adresses de centres de loisirs et des possibilités d’occupations. Bref, de nouveaux liens se créèrent, superficiels encore, mais suffisants pour donner le sentiment d’une intégration dans un environnement somme toute assez semblable à celui qu’ils venaient de quitter.
A table, ils parlaient des petits aménagements à envisager, des rideaux à mettre aux fenêtres, du couloir qu’il faudrait repeindre, mais il n’y avait pas urgence, John s’en occupreait quand ils auraient un peu de temps. John était heureux, sa vie se passait sans accrocs, il avait une femme dont il était très amoureux, et il les verrait bien avec un enfant ou deux, maintenant que sa situation était plus stable. Sarah savait tout celà, et elle se gardait de lui parler de ses obsessions ridicules. Elle se contentait de jeter des coups d’oeil en coin vers le fond du parc quand ils étaient dehors sur la terrasse ou au bord de la piscine, et à chaque coup d’oeil, la vision était la même: la présence mutique, oppressante et insistante de la tour.
Elle en venait petit à petit à “lui”parler, un peu comme une esclave qui devait faire des rapports à un maître. Les premières fois, elle se sentait curieusement soulagée. Elle “lui” racontait sa journée, ses pensées mêmes les plus anodines. Mais elle sentait que la tour n’était jamais satisfaite: il y avait toujours des choses elle avait oubliées de dire, était-ce par cachotterie? mais on ne pouvait rien cacher à la tour, de toute façon elle finissait par tout savoir. Elle scrutait les moindres recoins de la pensée de Sarah, jusqu’aux confins du subconscient, là où se nichaient les pensées les plus inavouables et les fantasmes les plus impudiques. La présence hostile était devenue indécente et obscène, obligeant Sarah à lui livrer le récit de choses intimes qu’elle s’était toujours refusée à admettre.
La nuit, quand John lui faisait l’amour, elle pensait aux lumières qui clignottaient là-haut comme pour dire ” je vous vois, je vous vois”. Sarah ne savait plus si elle jouissait de l’étreinte de son mari ou de la pensée d’être livrée à “son” regard.
Quand ses règles ne vinrent pas, Sarah fut surprise de ne pas éprouver de joie, mais plutôt un sentiment d’étrangeté. Elle n’en parla pas tout de suite à John. Elle prit rendez-vous avec un gynécologue, qui confirma la nouvelle. Elle rentra chez elle et resta un long moment devant le téléphone, avant de repousser l’appel à John. Elle se déshabilla, sortit dans le parc, et entra dans la piscine. La fraîcheur de l’eau la fit frissonner malgré la grosse chaleur de l’après-midi. Sarah fit deux trois longueurs lentement, silencieusement, puis se hissa sur le rebord. Elle s’allongea sur le dos et ferma les yeux à cause du soleil. De tout façon elle n’avait plus besoin de regarder la tour, elle saivait que la tour la regardait.
“ Voilà. Je porte notre enfant” “lui” murmura-t-elle.