Fenêtre sur cour
avril 27, 2008 par phuong57
Ma fenêtre donne sur la cour de l’immeuble, un puits de lumière entre quatre murs de briques. En ouvrant les battants, on bute sur un minuscule balcon en fer forgé où les amoureux des plantes peuvent accrocher quelques pots de géranium ; Je suis au 3è étage, à mi-hauteur de l’immeuble, assez haut pour avoir un peu de soleil, et assez près du sol pour entendre les bruits venant de la cour.
La cour est carrée, et comporte deux parterres de buis dont la fonction ornementale est oubliée depuis longtemps et qui sert d’abri à quelques moineaux rachitiques. Le reste de la cour est cimentée, pour faciliter l’entretien. Elle donne accès aux entrées des n° 123 B, C et D, le 123 A ayant son entrée de l’autre côté, par un caprice inexpliqué du constructeur.
Quand je n’écris pas, j’aime venir là prendre l’air ; un petit bonjour de la tête à l’un ou l’autre des voisins sorti au même moment sur son balcon, puis je regarde le va et vient dans la cour ; Le mercredi c’est le jour le plus animé : les garçons jouent au ballon au grand dam des occupants du rez de chaussée, les filles s’affairent autour de leurs poussettes de poupée. Les autres jours, les gens rentrent et sortent précipitamment,avec cabas, cartables, chapeaux, parapluies, écharpes, baguettes de pain, sacs de provisions, selon les jours et la météo. Parfois ils s’arrêtent sur le perron pour échanger quelques mots dont les bribes me parviennent grâce à l’écho. Au fil du temps les premiers occupants vieillissent : du haut de ma fenêtre, je vois les crânes se dégarnir, les silhouettes s’épaissir, les dos se voûter. J’ai vu partir des gens, en arriver d’autres plus jeunes, apportant un peu d’ambiance.
J’ai toujours vécu ici, dans cet appartement ayant appartenu à mes parents. J’y ai passé mon enfance ; j’y ai préparé mes examens quand j’étais en fac de lettres. J’ai enseigné pendant quelques années, jusqu’à la publication de mon premier roman dont le relatif succès m’a donné le courage et les deniers nécessaires pour me consacrer entièrement à l’écriture. D’autres romans ont suivis, sans jamais atteindre le niveau du premier. Néanmoins, je me suis fait une place dans le milieu littéraire. Au décès de mes parents, j’ai continué tout naturellement à vivre dans cet appartement, en ayant juste déménagé mon bureau dans le salon, pour plus d’espace.
Avec le temps, l’appartement est devenu une deuxième peau, protectrice et rassurante, que je ne quitte qu’avec appréhension et pour des sorties strictement nécessaires.
Je suis habitué à ma solitude, les quelques relations sentimentales de ma jeunesse n’ayant jamais été suffisamment durables et fortes pour me mener au mariage. Je vis donc parmi mes livres et mon PC, dans un univers feutré : lourds meubles en chêne, tapis orientaux au sol, tant et tant foulés qu’on distingue mal les motifs, vagues relents de pipe qui datent du temps de mon père et qui persistent malgré les années. Une fois par semaine, j’ai la visite de ma femme de ménage, une vieille dame qui a connu mes parents, qui devrait se résigner à prendre sa retraite, mais qui continue à venir passer l’aspirateur, faire ma lessive, épousseter les meubles… et surtout veiller sur moi, dans un esprit de loyauté envers ma mère qu’elle adorait, et, je pense, par une forme d’affection pour moi.
Ce soir, je suis en train de travailler lorsqu’une lumière particulière me fait abandonner mon écran pour venir à la fenêtre. Il est huit heures du soir, la nuit est tombée mais il reste une traînée de luminosité dans l’air, comme si le jour répugnait à partir. Il m’a fallu un moment pour réaliser se qui se passe : la neige est en train de tomber : quelques flocons légers voltigent devant mes yeux, si légers que tout de suite on ne sait pas s’ils tombent ou s’ils remontent vers le ciel. Spectacle inattendu, car depuis plusieurs années, on n’a pas eu de neige dans la région. Les souvenirs d’amoncellement de neige dans la cour de l’immeuble remontent à ma lointaine jeunesse. Et ces derniers hivers, tout au plus a-t-on eu un peu de mélasse mouillée qui fond rapidement en une boue brunâtre au sol. Là, c’est une neige bien sèche, qui devient rapidement abondante. En peu de temps la cour se couvre de blanc, et les bruits de la rue deviennent étouffés. J’ouvre ma fenêtre pour sentir le froid s’engouffrer dans l’appartement. Je frissonne, mais un plaisir depuis longtemps oublié me submerge : je ferme les yeux et avance mon visage dans le vide pour recevoir le picotement des flocons sur mes joues. Je revois ma mère courant derrière moi dans les escaliers pour me donner le cache-nez que j’avais négligé de prendre, je me revois sous la neige faisant les cent pas au jardin public attendant la venue de ma petite amie de l’époque…J’ai des larmes aux yeux, je ne sais si c’est à cause du froid ou si je pleure soudain de tant de bonheur perdu. En bas dans la cour, quelques jeunes sont sortis pour chahuter. Mentalement je fais le vœu de ne rentrer que si l’un d’eux lève les yeux vers moi. Je reste un long moment à frissonner dans mon vieux pull à les regarder se lancer des boules de neige et à écouter leurs éclats de rire, avant qu’enfin une jeune fille ( il me semble que c’est ma voisine du 2è) lève brusquement la tête, s’arrête une seconde de rire et me fait un bref salut de la tête. Je lui fais un signe de la main et rentre à reculons dans mon appartement.
La neige n’a pas cessé de tomber. A la radio, j’entends parler de fermetures d’autoroutes, d’enlisements de voitures, de lignes électriques coupées… comme autant d’histoires venant d’une autre planète. Je suis au fond de mon lit, fiévreux et sans force. Voilà trois jours que je suis réveillé après cette soirée au balcon, avec une forte fièvre et des frissons. Je n’ai trouvé rien d’autre pour me soigner que quelques cachets d’aspirine au fond de l’étagère de la salle de bains, Me sentant trop faible pour sortir, j’ai épuisé les provisions de mon frigo et mes boîtes de sardines, achetées au cas où. Je compte les jours qui restent avant la venue de Mme Alice, ma femme de ménage ; encore deux jours. D’ici là je ne risque tout de même pas de mourir d’inanition. J’ai vaguement pensé téléphoner à quelqu’un, mais mon esprit embrouillé par la fièvre ne réagit pas comme d’habitude. Je reste là à regarder le rectangle de lumière de ma fenêtre. La neige tombe maintenant plus lentement, et forme sur le balcon un épais liseré blanc. Soudain, un rayon de soleil apparaît comme par miracle et éclaire l’atmosphère d’une lumière de miel. Je me redresse un peu pour regarder. Juste à ce moment-là, un pigeon vient se poser sur le rebord de la fenêtre. De biais, j’aperçois son oeil cerclé d’or. Il esquisse quelques pas hésitants sur le liseré de neige et se met à roucouler. Puis, d’un battant d’aile, repart vers le ciel.
C’est un plaisir de te lire à nouveau Mum, depuis tout ce temps. J’aime beaucoup la capacité que tu as eue à installer une atmosphère très caractérisée en quelques lignes. Bon courage pour votre installation, nous espérons vous voir bientôt. Bisous génétiques.
magnifique, bises, binh