La toile est carrée de préférence. La lumière est bonne et la perspective de disposer de quelques heures libres me rassure. Quelques rituels avant de commencer vraiment:je mets une vieille blouse d’infirmière réservée à cet effet, les tubes de couleurs choisis sont sortis de la caisse à outils et disposés en ordre sur la toile cirée qui sert de protection à la table. La peinture est si possible de la marque Musini, un peu chère, mais c’est la Rolls-Royce des peintures, à défaut, Sennelier ou Rembrandt. Je vérifie que le flacon de médium s’ouvre ( le bouchon se bloque souvent). Voilà…Je caresse la toile vierge. J’aime le toucher rugueux et les irrégularités de la surface du tissu. Au crayon, je fait une esquisse si on veut, une sorte de prétableau, parfois juste un départage de la surface en plusieurs zones.
Puis vient le choix des pinceaux. Je préfère les brosses plates à bouts carrés en poils de mangouste, rèches et souples à la fois, qui donnent un trait énergique. Je les plonge dans la térébenthine puis les essuie sur le torchon. Comme les tubes, les brosses choisies s’alignent sur la toile cirée.
Commence l’exécution. Je presse les tubes de peinture sur la palette, ajoute le médium, étale la peinture pour tester la texture, fais un mélange, et frissonne mentalement en posant la première touche sur la toile. Il est toujours très excitant de voir prendre forme sur la toile une idée qui trottait dans la tête et qu’on a triturée dans tous les sens pour tenter de voir comment résoudre le passage à la réalisation. J’étale franchement de larges touches de peinture et m’absorbe totalement dans le moment présent.Une touche après l’autre , les couleurs se côtoient, se chevauchent, se superposent, s’harmonisent, se jurent. J’aime le rapport charnel avec le matériau, la pâte que je malaxe et que j’écrase avec la brosse, que je racle avec la pointe du couteau. Au fil de l’exercice, je perds l’idée initiale en cours de route, je poursuis une idée qui surgit brusquement derrière un effet non voulu, puis je reviens en arrière pour remettre un peu de cohérence dans tout çà, un peu de lumière sur le coin supérieur gauche pour rééquilibrer, du rouge ici comme un rappel passionnel de celui que j’ai mis-là. Je recule et ferme un oeil pour juger du résultat, corrige, rectifie, continue, zut j’e n’ai presque plus de blanc, faudra y penser au prochain passage chez couleurs du temps. Je n’arrive pas à avoir un vert lumineux, il est trop terreux. Un coup de torchon pour l’enlever et je réessaie avec ce vert-là plutôt. Petit à petit, le sujet prend forme, pas toujours celui que j’avais en tête, mais quelque chose d’autre qui affiche la jubilation d’exister.
Je dois laisser tout en plan, car c’est l’heure du repas. Je garde ma blouse tâchée de peinture, et m’en vais préparer le repas. Pendant que je remue les légumes dans la poële, je trouve d’un coup la solution à un problème. Je cours vite vers ma toile, spatule toujours en mains, vérifie que la solution est viable, et, rassurée, retourne à mon fourneau où les légumes sont en train de brunir.