Une des conséquences collatérales des guerres c’est la fuite et la dissémination des familles dans divers continents. Ainsi en est-il de ma famille pendant la guerre du Vietnam et après. En fait une partie de nous ( dont moi) est partie pour des études et finit par s’établir en Occident. Des cousins partiront plus tard, parfois dans des conditions dramatiques. Si bien que j’ai une soeur à Sydney, une soeur adoptive à Seattle, des cousins de la branche maternelle en Hollande, d’autres cousins côté paternel aux USA.
Et j’ai mon frère en Suisse. Il a épousé ma belle soeur qui est du canton de Zug, ils ont trois enfants et maintenant des petits enfants. Tous Suisses. Chez nous, quand on parle d’eux, on dit “les Suisses”. J’aime mes suisses et je suis très attachée à eux, même si le temps et la distance distendent les liens, surtout pour les cousins qui finissent par ne plus se fréquenter. Je suis toujours surprise et un peu en colère quand j”entends des critiques contre les suisses, car j’ai le sentiment qu’on critique ma famille.
Mon frère parle français avec l’accent suisse, mais “du nez”, à la manière asiatique, et le résultat est un peu particulier et cocasse. Ma belle soeur parle suisse allémanique avant le français, et les enfants sont des purs Genevois. Quand on va chez eux, on mange du roësli avec du cervelas, des chocolats suisses dont l’emballage porte la photo du lac Léman, du Cervin,ou d’un alpage oberlandais. Parfois ma belle soeur nous fait une raclette, en disant toujours à propos de la fondue qu’elle n’est pas savoyarde mais suisse. Depuis qu’elle va régulièrement au Vietnam, elle nous prépare aussi de très honnêtes plats du pays. Mon neveu quant à lui, préfère se nourrir de chips et de coca. Quand on a mal au ventre, ma belle soeur nous donne du Zeller Balsam, un tord-boyaux aux plantes médicinales, auquel ma mère, de son vivant, ajoutait du baume du Tigre, à mettre autour du nombril. Conjonction de remèdes dont le résultat est garanti. Quand on va à Genève, on aime bien aller traîner au centre commercial ou au Migros, pour ramener des produits qu’on ne trouve pas en France ou pour s’extasier devant le fait qu’on y vend autant les fruits et légumes que des cigarettes et des cigarillos de la marque Corona. Au retour, on évite de prendre la petite portion d’autoroute, parce qu’on n’a pas la vignette, et on tremble toujours un peu au passage de la douane, car c’est la seule frontière en Europe où il y a encore un poste de douane. C’est donc très exotique et dépaysant, la Suisse.
Fidèle à la réputation de leur ville (Genève, siège de l’OMS, de la Croix Rouge, prototype des actions humanitaires) ma famille est très active dans le domaine d’ONG. Très tôt ma nièce va creuser des puits en Afrique, mon neveu fait des séjours d’entr’aide dans des pays lointains, et ma belle soeur s’occupe d’une association d’aide aux enfants du Vietnam. Une de mes nièces, après un passage dans un dispensaire tenu par des religieuses au Vietnam, a découvert sa vocation et pris le voile, comme on dit. Bref je dois avouer que c’est une famile atypique. Pour couronner le tout, le compagnon de ma nièce, celle qui n’est pas nonne, est juif, et leurs enfants ont des noms à fourcher ma langue d’asiatique, noms que je ne parviens pas à retenir malgré mes efforts et que je finis par ne plus redemander à chaque fois que je les vois, de peur de vexer.
Voilà comment, tant bien que mal, les exilés font leur place, finissent par fonder des familles très bariolées, s’accomodent avec leur environnement autant qu’ils forcent l’environnement à s’accomoder d’eux. Au prix de quelles souffrances et de quels renoncements, mais aussi avec combien d’enrichissements?