Les souvenirs sont colorés: certaines couleurs sont évidentes comme le vert émeraude de mon voyage en Irlande, d’autres moins, et néanmoins elles accompagnent toujours une évocation/ le jaune safran pour le Viêtnam/la couleur des feuilles d’érable en automne pour Portland/le vert sapin pour la Bavière. Et le noir et blanc des vieux films de cinéclub que je désole de revoir en version colorisée. A chaque fois, j’en pleure presque. Dans le passé, j’ai fréquenté un atelier de peinture. Le prof était un type très sympa, pas toujours clair dans ses théories , mais sympa. A l’époque, à chaque rentrée scolaire en septembre, je m’astreignais à m’inscrire à deux activités, une sportive et une “cérébrale” ou culturelle. Disons que c’était une sorte d’hygiène de vie . Et l’expérience prouve que j’ai toujours tiré profit de ces activités même si je devais me forcer un peu pour garder le rythme, surtout en hiver, quand il fallait sortir dans le froid et le verglas le soir après le boulot et après m’être occupée des enfants et de la maison. Mais j’ai jamais regretté. Je regrette plutôt aujourd’hui d’avoir perdu cette discipline. L’atelier de peinture donc, se tenait tous les jeudis dans une MJC, et nous étions sept ou huit élèves dont certains sont passés par les Beaux’Arts. Le prof passait son temps à leur “désapprendre” la peinture. Il avait l’habitude de dire que les Beaux’Arts donnaient des tics qu’ils devaient passer leur vie à enlever. En attendant, nous autres qui n’étions passés par aucune école, on aurait bien voulu avoir un peu de t(echn)ique. Mais enfin il était sympa, et avait parfois de bonnes idées pour décoincer notre mode de penser étriqué. Par exemple, il nous faisait faire des exercices avec la contrainte d’utiliser une seule couleur. Disons un orange de cadmium.On devait dessiner l’esquisse sans regarder la feuille(ça donnait un résultat presque abstrait). Puis il fallait utiliser la couleur en question (orange de cadmium en l’occurence) et trouver le plus de nuances possible en jouant sur le médium, le blanc, les traits, l’épaisseur…L’année d’après je ne me suis pas réinscrite. Le prof m’a téléphoné pour me persuader de revenir et me parlait de son intention de faire toute cette session rien qu’avec du jaune., pour explorer toutes les nuances de l’humeur avec cette seule couleur habituellement associée à la lumière. Comment dire la tristesse avec un jaune de Naples? Je ne me suis pas réinscrite malgré son insistance, et pourtant j’aimais bien ce prof. il m’a vraiment décomplexée dans l’abord des couleurs, et depuis mon passage dans son atelier, je n’ai plus regardé les choses autour de moi de la même façon..Ou plutôt, j’ai vraiment commencé à regarder grâce à lui.
Les sons aussi accompagnent les souvenirs. La Flûte Enchantée est pour beaucoup dans la bonne oreille musicale de Rémy, car je l’écoutais en boucle pendant la grossesse. Les symphonies de Malher étaient nos compagnons quand nous étions à Grenoble avec nos amis Catherine et Didier. Le tintement d’un cristallin me transporte dans le film Ice storm de Ang Lee. Et le troisième mouvement d’un trio pour piano, violoncelle et clarinette de Beethoven accompagneront pour toujours les pas dansants de Miou Miou sur les pavés de Paris dans La lectrice, le film de Michel Deville.Il y a aussi des sons plus simples comme le chant d’un coucou dans un bois, qui annonce le printemps plus sûrement que Météo France. Ou le roulement discret d’une pierre en montagne qui vous fait chercher un chamois accroché à une pente caillouteuse . Et il y a des sons qu’on convoque pour retrouver une émotion devant un paysage de montagne silencieux: et on se met à entendre un gong, puis un accordéon d’abord lointain, puis de plus en plus fort, jouant une valse viennoise de Strauss, comme dans Padre Padrone des frères Taviani.