- Allo Florence c’est Cathy……Je viens juste d’arriver à Lille. …Je voulais te prévenir. Martine viens d’appeler, papa est mort….L’enterrement aura lieu mardi… Je ne vais pas pouvoir rester jusque là…. Enfin je voulais te prévenir, vois ce que tu peux faire. Je t’embrasse.
En refermant mon téléphone, j’ai l’impression que le silence se fait tout à coup dans le groupe de voyageurs amassés sur la plate forme en attendant que le train s’arrête complètement en gare. Ou peut être que ce silence est tombé comme une chape sur mon esprit, me coupant brusquement de la réalité qui m’entoure. Comme une automate je dis au revoir à mon collègue qui a fait le voyage avec moi, je lui souhaite un bon week-end et je cours vers le métro. Papa est mort, papa est mort. L’annonce faite par Martine dans le train fait l’effet d’une bombe, mais une bombe que je regarderais exploser à l’écran d’une télé, à la fois vraie et à la fois irréelle. Je me persuade que je ne suis pas touchée par la nouvelle. Que je n’irai pas à son enterrement. Et puis quoi encore ? Je trouve une place assise où je me laisse tomber lourdement.
Pendant toute notre enfance, ma sœur Florence et moi avons vécu avec ma mère. Ma mère travaillait dur pour nous permettre une scolarité normale et un confort de vie décent. Nous étions « pauvres mais fières » comme on dit chez nous dans le Nord. Je savais que mon père nous a abandonnées après avoir dilapidé sa fortune dans le pmu et les jeux, et après avoir mis sa famille sur la paille. Ma mère a fini par demander le divorce, mais jamais elle n’a prononcé une seule critique sur mon père. Mon père étant parti quand j’avais cinq ans, je n’ai gardé de lui qu’un vague souvenir qui s’est estompé peu à peu avec le temps, pour n’être plus qu’une silhouette imprécise et inconsistante, d’autant plus qu’il n’a jamais donné de ses nouvelles, ni versé le moindre centime de la pension alimentaire fixée par le juge. Parfois je pensais à lui quand je voyais que mes camarades étaient choyés par leur père, par exemple à la sortie des classes, quand des papas attendaient leurs enfants dans des belles voitures alors que ma sœur et moi on marchait jusqu’à l’arrêt de bus pour ensuite nous retrouver seules dans notre appartement, car maman rentrait tard de son boulot.
Après le Bac, j’ai obtenu une bourse pour continuer mes études tout en travaillant à droite à gauche pour joindre les deux bouts. Mon diplôme de compta en poche, j’ai rencontré Bruno lors d’un entretien d’embauche. J’ai eu mon job en même temps qu’a démarré ma relation amoureuse avec Bruno. Je l’ai ensuite suivi à Dijon où il a pris la direction régionale de sa boîte. Tout allait normalement jusqu’au jour où, il y a un an, ma mère m‘a appelée pour me dire que mon père venait de téléphoner, il est revenu à Lille, et souhaitait renouer avec nous. Ma mère d’emblée refusait de le voir, mais après une longue discussion, nous avons accepté de lui donner rendez-vous dans un café. Ma sœur Florence, maintenant mariée et mère de deux petits choux, nous a rejoints en boudant. Elle était la plus farouchement opposée à cette rencontre.
Il est venu avec une femme, Martine, qu’il nous présentait comme sa femme. Mon cœur se serre encore en repensant à cet homme usé, vieilli avant l’heure, les doigts jaunis par des années de tabagisme, qui essayait malgré tout de garder sa prestance. Il nous a parlé de sa vie passée à bourlinguer outre-mer, dans l’import-export, avec beaucoup de revers de fortune, mais aussi quelques « bons coups ». Puis ils nous a demandé de parler de nous, ce qu’on a fait rapidement de façon guindée. Il disait c’est bien, c’est bien, mais je voyais bien qu’il avait du mal à s’intéresser vraiment à ce qu’on disait. Puis quand on n’avait plus rien à se dire, il disait qu’il aimerait que désormais nous gardions le contact. On a échangé nos téléphones en nous disant en notre for intérieur que qu’on allait pas s’appeler. Au moment de quitter le café, sa femme, qui était restée en retrait, nous a retenues pour nous dire qu’ils sont revenus à Lille pour qu’il puisse se soigner de son cancer généralisé. Nous n’avons pas réagi. Trop de nouvelles ,c’est trop de nouvelles !
Les mois qui ont suivi confirmaient le fait qu’il est rentré au pays pour mourir. Par Martine, qui me téléphonait régulièrement (je finis par avoir une forme d’affection apitoyée pour cette femme), je suivais la progression de la maladie, jusqu’à la dernière hospitalisation en urgence.
Et voilà qu’il est mort. Je ne l’ai pas revu depuis la réunion au café.
Tout à coup, je me mets à pleurer à grosses larmes. Une femme assis à côté de moi, prise de pitié, me prend le bras.
-Qu’est-ce qui vous arrive, ,Mademoiselle ?
-Mon père est mort.
- Ah ! je suis désolée pour vous. Puis, après un silence : Moi, j’ai pas connu le mien.
c’est sur que c’était une option.
Marrant. J’ai 2 collègues de boulot qui ont vécu exactement cette histoire; des pères joueurs, beaux gosses, dilapidant des fortunes et abandonnant femme et enfants pour un ailleurs plus excitant.
Aujourd’hui, le 1er file une vieillesse dorée à Phu Quoc, il y possède un hôtel et une gentille et serviable Vietnamienne qui le bichonne et lui passe ses caprices et autres passades. Il revoit ses enfants de temps à autres et tient à les épater toujours et encore.
Le 2ème est cantonnier en Belgique, après un séjour raté en Afrique, et des années de RMI belge, de jeu et d’alcool. Ses fils lui en veulent à mort. Leur mère est morte alors qu’ils étaient ados après qu’elle ait trimé seule pour les élever et renflouer les dettes laissées par son mari. Ils ont vécu à Roubaix , puis à Lille parce que les garçons tournaient mal.
BISOUS