Je commence la nouvelle année comme j’ai terminé la précédente : en vie. C’est déjà ça. Avec l’envie de continuer encore d’être émue devant une branche prise dans le gel cristallin, de m’exciter devant le premier bouton de primevère sorti sur un talus annonçant le printemps, de rire des facéties de mon petit fils, de me pincer pour justement ne pas rire d’un propos tordant d’un patient.
J’ai reçu beaucoup de richesses de la vie, les plus belles ont été les plus humbles : je me souviens d’un Noël passé à Lausanne il y a des lustres. J’étais en Europe depuis un an, je n’avais pas d’autres soucis que mes cours et mes examens, et j’étais libre de nouer et défaire des amitiés éphémères et des amours d’essai ( comme on dit d’un galop d’essai). Ce Noël là , j’étais à Lausanne avec un garçon tout aussi désargenté que moi. Nous avions vidé nos maigres économies dans l’achat du billet de train Grenoble-Lausanne, avec la vague intention de passer le réveillon avec des amis qui finalement avaient d’autres projets, si bien qu’on s’était retrouvé le soir du 24 décembre sans rien. Nous avons erré en grelottant dans le centre ville illuminé de mille feux clignotants , encombré de passants qui s’empressaient de faire leurs dernières courses, puis peu à peu les rues se vidaient et bientôt nos pas solitaires résonnaient sur les trottoirs gelés. N’ayant plus de train pour rentrer, nous n’avions pas d’autres choix que de passer la nuit à la gare, et cette perspective, doublée du mal du pays qui à l’époque ne me lâchait pour ainsi dire jamais, me rendait triste et légèrement en colère contre mon ami qui a eu l’initiative de ce voyage pour le moins non préparé. A un moment nous passions devant une grande église (la cathédrale de Lausanne ?). Une messe commençait. Nous sommes entrés, autant pour chercher un peu chaleur que pour tenter de retrouver le sens religieux de cette fête. A la sortie, un homme, nous voyant hésitants quant à la direction à prendre, nous aborda et nous proposa de le suivre à une veillée du Secours Catholique à une rue de là. C’était dans un local anonyme, qu’on a décoré pour la circonstance de quelques guirlandes. De grandes tables montées sur tréteaux étaient installées. Des gens étaient déjà présents, des clochards, de pauvres hères usés par la vie, de jeunes aussi, en rupture de ban. Tout un peuple en temps normal invisible dans la ville se retrouvait là autour d’un poêle, en quête d’un peu de chaleur et de nourriture mais aussi d’humanité. L’homme qui nous y a conduits rejoignit d’autres hommes et femmes qui s’activaient à organiser la soirée. On s’installait autour des tables, tandis que la salle se remplissait d’autres arrivants, souvent seuls, mais aussi en couple ou en petits groupes. Les organisateurs étaient avenants mais discrets, ils nous invitaient à nous installer et nous servaient de la soupe chaude puis un repas. Dans la soirée, quelques personnes chantaient de chants de Noël, tandis que d’autres finissaient par s’assoupir à même la table. Avec le temps je n’ai plus aucun souvenir du repas, seule l’atmosphère de fraternité et de gentillesse discrète est restée très nette dans mon souvenir.
Ainsi se passait cette nuit de Noël, il y a des années de cela.
I love that…
(l)(l) kiss